drole depoque 

Pardon d’évoquer un souvenir personnel. Ayant choisi ce titre, voici des années,  pour rédiger  tous les dimanches  un petit millier de billets d’humeur à la proue du Républicain Lorrain, j’avoue n’avoir alors jamais eu l’occasion d’y commenter un événement aussi drôle qu’un projet spatial luxembourgeois !

Vous l’avez lu dans le journal : le Grand Duché aurait déjà son agence pour financer un plan canon. Il s’agirait, si j’ai bien compris, d’une fusée capable de godiller dans le tas de ferraille en apesanteur qui tourne en boucle autour de la terre, afin d’en désintégrer chaque débris à bout portant. On entasserait ce qu’il en reste dans un filet avant de le récupérer doucement, à la louche, vers les poubelles de la technologie. Un peu comme, avant le dessert, on gratouille au ramasse-miettes la nappe des bons restaurant.

Je vois sourire les Mosellans qui, chaque matin pendant deux heures, trépignent du mollet droit pour rouler jusqu’au Kirchberg sans toucher au champignon… Ils ont tort de ricaner car le Luxembourg a les moyens.  Même avec un feu follet au derrière, le moindre robot  parti d’Echternach pourrait trouver son chemin dans cette batterie de cuisine, vu qu'un pied  coincé dans une casserole, il reculerait aussitôt des deux genoux...

On oublie que le pays a beaucoup d’atouts. Sa nature est belle, ses gens faciles à vivre, son essence moins chère, ses flics invisibles et ses feux rouges longuets. De plus, il donne du travail à ses voisins, ce qui nous interdit toute arrogance, même si ses poubelles ont parfois la faiblesse de passer la frontière en catimini. Mais je vous parie une bouneschlupp et un verre d’Elbling qu’aucun frontalier mosellan n’aurait jamais pu imaginer, au ventre d’un aspirateur spatial, la cocarde du Grand duché !

Tant mieux pour lui si les hasards de l’histoire l’ont soudain placé au lieu géométrique de tous les blocages alors que, depuis le Brexit, une pluie de points d’interrogation tambourine sans arrêt aux vérandas des ambassades. On peut, à ce propos, trouver naïf le moral lessivé des derniers fondateurs de la vieille Europe comme si la Grande Bretagne ne leur avait pas, dès les années cinquante, savonné la planche. D’éminents "consultants" s’étonnent encore et je me suis toujours demandé ce qu’ils consultaient au juste…

Nul besoin d’avoir fait Sciences Po pour penser qu’un Yankee connu pour son mauvais  poil l'aura gominé dans les vapeurs de cette cuisine anglo-saxonne. On imagine sa bonne humeur en voyant un quarteron de milords balancer  du haut de la Tour de Londres, une boule de pudding à la graisse de bœuf, moulée vapeur et bien enveloppée dans un linge, dans le jeu de quilles bruxellois.

Mais ne comptez pas trop sur la presse pour imaginer la suite... Elle continue de nous servir l’angoisse du jour qu’elle a draguée dans les réseaux sociaux de la veille. L'Europe se retrouve dans une drôle d’époque et je me sens tout rajeuni de voir nos amis luxembourgeois lui redonner de la hauteur.

Du coup, on respire. Quand, en octobre 2018, le compteur de Moselle humiliée a passé, grâce à vous, les 700 000 visites, je m’étais demandé si, au bout de dix ans, notre site n’avait pas, lui aussi, fait le tour complet des contradictions mosellanes, ce qui pouvait m’obliger à tirer un trait, plutôt que subodorer l’avenir dans des fonds de tiroirs.

En route donc vers des années compliquées... L’Europe se recroqueville et la Moselle itou. Notre Grand-Est n’est présentement qu’un patchwork étalé sur une corde à linge et dont les coutures se défont dès que le vent les a léchées. Un jour, c’est Colmar qui rêve de modifier les pointillés. Le lendemain, Reims en recoud mentalement les jointures et pour finir Nancy tripote les ourlets avec gourmandise. On se croirait au Congrès de Vienne en 1815.

Metz, par atavisme, devra donc se méfier du moindre début de Mosellexit qui pourrait pointer du nez. Car dans le Paris de 2018, ce sont des quadragénaires qui causent le plus souvent dans le micro et comme à cet âge la compassion n’est pas encore un devoir, l’amère fragrance des deux annexions qui plane encore à la frontière risque de se dissiper dans la poussière des plantes grasses, au bas des futurs podiums…

La seule chose dont vous pouvez être sûr, c’est que pour dépoter la Moselle, on tombera toujours sur un cactus.                                  

                                                     JG. Nov 2018

 

 

 

vases de yutz 01 02

Pardon pour ce titre un peu facile et ce conte de Noël en retard mais c’est à cause du décalage horaire. Tout commence en novembre 2017 avec deux Anglaises en extase devant une vitrine du British Museum. Elles se tracassent au sujet de leurs "Basse-Yutz flagons". Elles craignent de voir les quatre merveilles retraverser la Manche et rentrer en France à la maison.

Il y a quatre-vingt-dix ans, ces "Vases de Yutz" étaient à Yutz. Du bout de la pioche et très prudemment, des terrassiers les avait déterrés un soir de fin novembre 1927, sur un chantier des chemins de fer. La petite ville lorraine n’était pas peu fière d’accoler son nom au plus beau trésor national jamais trouvé sous les taupinières. On a certes la ligne Maginot depuis mais ce n’est pas pareil.

Personne n’ayant osé, à l’époque, estimer l’âge des objets, cette prudence des spécialistes donna forcément des idées aux amateurs les plus culottés. Trois jours plus tard, les vases avaient disparu, mais pas pour tout le monde. Deux ouvriers bouzonvillois, Jules et Jean Venner, avaient mis la main dessus pour les rapporter chez eux. Sans même faire un clin d’œil aux collègues de Yutz qui n’étaient pas dupes, ils prétendirent mordicus les avoir trouvés au sous-sol de leur pavillon familial en trébuchant par hasard sur ce qu’ils pensaient être de vieux ustensiles de cuisine. Le mensonge, c’est le cas de le dire, était gros comme une maison.

Nos deux emprunteurs ne pensaient qu’à monnayer leur trouvaille dont ils attendaient beaucoup d’argent. Avec la naïveté qu’ont les âmes simples quand elles se mettent à comploter, ils ignoraient qu’ils ne feraient pas le poids dès qu’ils tremperaient le pied dans le chaudron roublard des affaires. C’est en vain que, pendant deux mois, ils proposèrent aux amateurs de Moselle-ouest de leur vendre ce qu’ils nommaient à tort les "Vases de Bouzonville" mais dès qu’ils franchirent le deuxième cercle, celui des initiés à l’affût, ils finirent petitement par les solder à un baron. La surenchère continua sans eux, menée cette fois par des vautours en col blanc. Le chiffre des Venner se mit alors à cuber, chaque vendeur calculant son bénef au curseur de sa vanité. La police pensa plus tard que cette ascension vers le jackpot londonien avait été menée en Lorraine par une cordée de Pieds Nickelés.

Les Venner n’avaient fait qu’un tour de piste, mais le sang des Yussois avait bouilli… Eux qu’un surnom (Muertentrippler) nommait les piétineurs de carottes, ne pouvaient admettre cette entourloupe de terrassiers. Ils s’étaient souvenus qu’à l’école, on disait des Bouzonvillois : Die han so lange finger… Ils ont les doigts crochus quand ils vont au marché.

Bien des années plus tard, donc aujourd'hui, Patrick Weiten, l’homme fort du département, s'est souvenu de cet exemple parfait d’humiliation mosellane qu'il gardait dans un recoin de sa mémoire d’écolier… L’honorable "piétineur de carottes" avait depuis longtemps pardonné aux "doigts crochus", mais c’est aux Anglais qu’il en avait. Dans son esprit, les vases appartenaient aux "Riches heures" du pays thionvillois, ce qui n’était pas faux. Comme tout élu, il se sentait dépositaire de ce patrimoine virtuel. Il rêvait d’organiser leur retour au bord de la tranchée où on les avait trouvés… Pour rendre aux Mosellans, si l'on peut s'exprimer ainsi,  leurs quatre bronzes en chair et en os.

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Le coup était devenu jouable en 2017, au nom de l’éthique européenne. Chacun sait que nos voisins font profil-bas depuis le Brexit, eux qui depuis des années à Bruxelles, regardaient le plafond dès qu’on leur parlait de sous. Quant à l’amère Theresa, elle attend visiblement le mois de May en trottinant à côté de son ombre. Mais il y restait un détail : Le trésor de Yutz au British Museum n’avait rien de malhonnête. Ces bougres d’Anglais l’avaient bel et bien payé, ce qui veut dire qu’ils ne l’avaient pas volé.

D’où l’idée du Président Weiten de commander un film pour préparer la négociation. On s’émerveillerait sur la conservation des bronzes, on s’esbaudirait sur leur Celtitude, on encouragerait la publicité autour de leur retour, on laisserait entendre que ce projet n’était pas si vaseux qu’il en avait l’air. Dès qu’arriveraient au British Museum les échos de cet Exocet culturel, les Anglais, qui sont gens sensibles, ne pourraient que se sentir gênés de posséder un de nos plus beaux bijoux de famille.

Le long métrage, une docu-fiction intitulée La Moselle celtique ou la rocambolesque histoire des Vases de Yutz, fut confiée au mosellan Patrick Basso tandis que Paul Couturiau en écrivait les dialogues. Leur beau travail fut projeté officiellement dans la région thionvilloise en novembre 2017, d’abord à l’Amphi de Yutz puis à Bouzonville, c’était normal. Tous les invités se dirent convaincus à la sortie de ces soirées. Le galbe altier des vases, leur relief mystérieux, patiné pendant 24 siècles par des générations de vers de terre bien de chez nous, semblaient soudain aussi incongrus à Londres que le Vase de Soissons au musée de Pékin…

Le Conseil départemental avait demandé à Mirabelle TV de prolonger sa communication durant cette fin d’année. J’allumai donc à l’heure dite… mais dès l’apparition de la souriante Annette Kichenbran, il y eût comme un sortilège. La dame qui, avec Paul Kiefer, avait en 1998 écrit un excellent livre sur les Vases, aurait été la première surprise si elle s’était revue parler avec la voix d’une autre.

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Comme tous les  invités , elle n’aurait pas aimé ce dédoublement, tout en gardant assez de tact pour en sourire. Dans cette brochette d’archéologues, chacun semblait parler à côté de ses lèvres, avec une bonne quinzaine de secondes de décalage… Quand Annette articulait, c'est Julia Farley qui causait. Quand Marc-Antoine Kaeser mangeait l’écran, Jean-Marie Blaising buvait le paysage... Laurent Olivier racontait l’âge de fer, mais je voyais bouger la barbe de John Howe et quand Jean-Paul-Petit commentait Bliesbruck, j'entendais Philippe Brunella dans la Cour d’or. Le téléspectateur était obligé de se bander les yeux pour filtrer le décibel  en ignorant la bobine. Comme si à l’entrée de cette crèche télévisuelle, les Rois mages avaient juré de repasser en boucle en se mordant les talons.

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Vous avez vu ce dessin ? On se croirait un siècle en arrière. Parue durant l'automne en tête de gondole dans un "journal trimestriel" de Nancy, cette prose décalée se voulait dans le vent alors qu'elle avait la fraîcheur d’un sac de bergamotes acheté en 1919 et retrouvé poisseux en 2017.  

En quatre bulles désinvoltes, les deux annexions devenaient de l’histoire ancienne. Un Alsacien nous avait aussitôt signalé la provocation. En Moselle, on réagit moins vite mais peu importe… Le problème est de savoir si en 2017, un dessinateur, fut-il talentueux du poignet, peut encore se faire plaisir dans un media.

 

Rien à voir avec les assassinats de nos malheureux confrères de "Charlie Hebdo". Ce crime sanglant avait une dimension médiévale qui empêchait ses auteurs de plaider le moindre combat contre la permissivité qu’on accorde à la presse. Les journalistes savaient certes qu’ils prenaient des risques mais au niveau qui nous occupe, ce fut longtemps l’une des joies du métier d’oser contourner les bornes avec un sourire provocateur aux lèvres… Ceux que l’on asticotait pouvaient toujours écrire au rédacteur en chef… Le mieux de ce qui pouvait arriver, c’est qu’on n’en parle plus.

 

L’ennui, c’est qu’aujourd’hui, cet art du "savoir se taire" a disparu. Le politiquement correct, prenant les Fous de Dieu pour prétexte, a dorénavant des commères partout. De la bêtise la plus ordinaire, le mot de trop, le geste imbécile, loin de les oublier, elles sauront faire un plat. Et "l’effet papillon" fera le reste…

 

L’effet quoi ? demandez-vous… Auriez-vous oublié la métaphore fameuse de Lorenz ? Pour montrer, qu’avec le temps, la banalité la plus minuscule pouvait avoir, de fil en aiguille, la plus grosse conséquence dans l’espace, il avait écrit que le simple battement d’aile d’un lépidoptère brésilien était capable de provoquer une tornade au Texas…

 

L’image poétique du Prix Nobel autrichien avait une dimension planétaire. Elle nous rappelait qu’un jeu de mécanismes hasardeux s’organise sans arrêt autour de la terre même si les liens de leur causalité nous restent imprévisibles. Rien à voir, a priori, avec les vols planés d’une feuille de chou place Stanislas…

 

Mais si, mais si… La réflexion du savant nous amène à penser au contraire qu’en novembre 2017, un papillon lorrain à petit QI peut à lui seul raviver une tornade franchouillarde sans avoir besoin de faire cinquante fois le tour de la Meurthe et Moselle.

 

Or il n’a pas besoin de ça, notre Grand Est ! Ce n’est vraiment pas le moment. Ce papillon de Nancy aura eu fatalement des conséquences : un ricanement amusé à Reims, une saine colère à Sarreguemines, une grosse pulsion de plus à Colmar… et pour finir une saine exaspération mosellane.

 

Pour Metz, on ne saura jamais. La métropole en a tellement vu qu’elle fait semblant de penser à autre chose. Mais elle déteste qu’on la décoiffe, surtout en pleine saison des rhinopharyngites ! On ne va tout de même pas recommencer avec ces âneries de comique troupier.

 

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01. SIMMER. montre livre Page daccueil

Je savais Alain Simmer incontournable mais j'aurais dû me douter qu'il n'était pas du genre à se laisser contourner. Me recevant chez lui, à Audun-le-Tiche, pour parler de la langue de Clovis et de ses embrouilles, il m'avait vu venir, c'était normal.

Très vite, alors que pour amorcer la conversation, il commentait pour moi son dernier ouvrage sur la nécropole, il ne put retenir la mordante ironie qui, depuis tant d'années à propos du Platt, transparait dans ses livres et donne du muscle à sa prose.

"Entre nous, qu'est-ce que ça peut bien leur foutre, aux frontaliers, que leur francique soit germanique ou mosellan?"

En moins de cinq minutes, nous avions bifurqué  de l'archéologie vers la linguistique. Et moi qui pensais qu'avant d'ouvrir la bouche, il m'y faudrait tourner sept fois la langue... A l'entrée dans la rue principale d'Audun, j'en avais encore le pressentiment au moment de tourner à gauche vers notre rendez-vous en contrebas. Un grossier chapelet rocheux barrait le chemin, m'obligeant à contourner le quartier récemment inondé. Ce n'était pas bon signe.

Mais  un vrai sourire  m'attendait au pas de la porte. Du direct, du droit dans les yeux. Du genre qui ne se laisse pas faire.

02. SIMMER clin doeil Page daccueil

J'eus aussitôt une pensée pour tous ces entêtés qui passent la moitié de leur vie à quatre pattes en gratouillant la terre avec une pelle à gâteau. Ils ont bien du mérite. Tenez, le matin même, on parlait dans le journal de Jean-Jacques Hublin. Le célèbre paléoanthropologue venait de dégager au Maroc un "Homo sapiens" vieux de 320 000 années. Que croyez-vous qu'il arriva? Du jour au lendemain, la profession avait discrètement mis au clou les deux crânes éthiopiens qui lui servaient jusqu'alors de référence et décidé que le pissenlit qu'ils suçaient depuis 195 000 ans par la racine n'était plus assez sucré. Mais au lieu d'en faire toute une histoire et de dresser bêtement des Abyssins du Kibish contre les Berbères du Jebel Irhoud, on s'était contenté de rectifier l'état-civil du nouvel os d'homo sapiens.

Ce qui me ramenait bizarrement à Simmer. Au fond, devant le mystère de nos origines, une erreur de cent mille ans et des poussières en Afrique n'avait pas plus d'importance qu'une cinquième lombaire de Clovis dans la nécropole d'Audun. Tout le monde pouvait se tromper.

Sur des sujets aussi vertigineux, mieux valait donc se garder l'ego dans la poche. A l'échelle mosellane, comme à celle de l'Homo sapiens, toute fouille sensationnelle ne menait qu'à la modestie... A moins bien sûr d'en faire un Platt...

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Nous sommes le 2 avril 1641... A gauche, le portrait d'un roi de France et à droite, celui d'un duc de Lorraine. Ces deux Importants, qui ne s'aimaient guère, ne sont là que pour la photo. Leur rencontre  aurait même pu  prêter à sourire si  nous avions  pu parler à son propos de "Meurthe-et-Moselle humiliée"… L’ennui, c’est qu’on était sous Louis XIII et nos départements n’existaient pas encore…

Dans les pensées de la foule muette qui descend l’escalier du château de Saint-Germain-en-Laye, c'est un bouillonnement de vapeurs hostiles. Jamais, sous l’ondoiement de cette cascatelle de perruques, un témoin innocent ne pourrait deviner qu’un désaccord ébouriffe deux groupes dont les ego se frôlent en évitant le regard. En tête du premier, le roi est tout miel mais devant le second, Charles IV broie du noir.

D’ailleurs, il n’y a pas de témoin innocent puisque tout le monde est au courant. Dès le matin, derrière ses fourneaux, la valetaille s’amusait déjà du guet-apens. On a pris les paris dans les cuisines. Dans l’escalier, comme poussés dans le dos vers la descente, les Lorrains ont attaqué la première marche comme on trempe un orteil à la piscine. Sous la faible clarté d’une voûte de briques, la pâleur de leur masque les trahit et leur genou se fait de moins en moins souple.

Le roi a quarante ans, le duc de Lorraine trente-sept mais ils sont de vieilles connaissances. Leurs portraits se ressemblent au point que dans les musées, on peut encore aujourd’hui les confondre. Du front bouclé jusqu’à la barbe en pointe, c’est le même faciès étroit, celui qui, comme on dit chez les bergers, permet d’embrasser une chèvre entre les cornes. Par contre, côté mental, tout diffère: Louis est un introverti qui rumine longtemps ses coups, alors que Charles est un flambeur qui réfléchit plus tard...

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Dans l’escalier, le roi sourit. Sous la perruque, il repense en boucle. Le tour qu’ont pris les opérations ne peut que l’enchanter. Il revoit son invité rétif, debout et chapeau à la main, alors qu’il l’obligeait la veille à prendre connaissance des clauses du traité. Et il n’y avait pas à discuter.

L’affront avait cabré le duc de Lorraine. Feignant de défaillir, il s’était laissé tomber sur le sol comme un pantin tout mou décroché de son clou. Il s’était dit qu’en cette fin d’avril, il faisait bien trop froid dehors pour qu’on osât ouvrir les fenêtres afin de lui donner un peu d’air. Mieux vaudrait laisser l'enrhumé regagner sa chambre avec un verre de cognac et un sucre.

Nous ignorons si ce fut le cas mais nous savons qu’après l’avoir amusé, cette gaminerie ducale avait sérieusement agacé Louis XIII. En bon chasseur, il se méfiait toujours du sanglier blessé. Et celui-là, il avait de la défense. Le roi n’avait donc pas tort vu que Charles, sentant qu’on allait le ficeler, avait secrètement rédigé, deux jours plus tôt et devant notaire, une lettre dans laquelle il annulait d' avance tout ce que son tourmenteur lui ferait signer.

En somme, dans cet escalier sombre, deux esprits aussi vaniteux l’un que l’autre en étaient parvenus à un tel degré de cynisme qu’ils s’en mordaient des lèvres, pour ne pas rire.

Au bas des escaliers, nous voici maintenant à l'entrée du couloir. Par instinct, les deux groupes se sont dispersés pour gagner la grande salle où le banquet les attend. Drôle de réconciliation, selon des recettes du XVIIe siècle, où le moindre entremet a pu se mijoter en cuisine au bout de cueillers malveillantes.

A l’entrée de la salle à manger, on prie l’invité de patienter un peu, le temps de respecter le protocole. Connaissant le goût de Louis pour la musique, Charles se prend à espérer... Mais il sait aussi le roi ne craint pas d'enfumer sa proie, pour mieux la noyer dans une langueur un peu trouble, par l'effet conjugué de sa voix chaude et de sa flûte à bec

      Approche donc ma belle
      Approche-toi mon bien,
      Ne me sois plus rebelle
      Puisque mon cœur est tien

Dieu soit loué, pas de musique! Du fond de la salle, devenue silencieuse, un valet fait signe au duc de Lorraine. "Sa majesté vous attend".

Charles se dirige tout naturellement vers le monarque déjà installé. Il y a deux sièges vides à la droite de Louis mais la main d’un intendant s’interpose: "Non, non, Monsieur le duc, pas les fauteuils! Pour vous, c’est de l’autre côté, juste après…"

A quoi pense alors Charles IV, fils de François II de Lorraine, comte de Vaudémont et de Christine de Salm, tandis qu’il marche en caressant du dos de la main le dos de cuir des fauteuils repliés vers la table? Il ne pense à rien. Il cherche où s’asseoir…

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Gerard enfant de Vigneulles 01

Avec l’aimable autorisation de la Bibliothèque d’Epinal

Peu de Mosellans connaissent l’auteur de ce dessin. Son nom, pourtant, parle aux historiens... Philippe Gérard.

Né en 1467, ce jeune Messin très doué fut  vite célèbre. Il vécut son enfance à Vigneulles, un hameau où l’on faisait du vin jusqu'à cette année 1810 où il fut gobé par Lorry-lès-Metz, pas le vin, bien sûr, mais le hameau.

La mère de notre héros était l'une de ces filles de la campagne qui, dit-on, jusqu'au jour de ses noces, “n'avait point porté de souliers à ses pieds". Le père affichait, par contre, le discret entregent du paysan aisé, ce qui permit au fils d'apprendre à lire chez un curé, à écrire chez un notaire et  à tailler ses crayons tout seul. Il aimait en effet croquer ce qu'il avait vu, autant à chaud que de mémoire. Tout le monde ne pouvait pas en dire autant.

Devenu célèbre, il ne profitait pas de sa bonne image sociale pour mépriser son entourage, comme tant de nantis le font par instinct. Tout porte à croire qu'il aimait les gens. Son seul défaut, si l'on peut dire, était de mal supporter qu'on lui donnât des ordres, une qualité déjà rare au XVe siècle!

Doté  donc d’une plume fouineuse, qu’il avait eu le temps d'affûter durant quarante années d’escapades buissonnières, il prit bien plus tard le nom de Philippe de Vigneulles et continua en  drapier fortuné, tout en devenant une icône de la République messine. Le contraiure d'un notable ordinaire...  Chroniqueur aux aguets de tout ce qui bougeait, il était  incapable de rester une journée dans sa boutique sans faire un tour dans ce Metz qu’il aimait tant. Son œil désabusé mais gorgé d’empathie campait d'un trait bienveillant la vie des gens de son époque.

Tout le monde sait que tout va quand le bâtiment va. Le dessin nous suggère que la construction n'allait pas trop mal à Metz dans les années 1500, alors qu'on s'étripait tout autour. Si notre Gérard vivait de nos jours, il aurait souvent sa photo dans le journal.

L'idée vient que ce document d’une clarté sans fioritures  est un gros clin d'oeil au deuxième degré. On y apprécie la  jonglerie d'un Messin astucieux pour éviter la foudre ecclésiastique. Sacré  Gérard! Il nous a  dessiné  des artisans du XVIe siècle, en faisant semblant de nous faire croire qu'il les avait surpris sur le chantier... en 2046 avant Jésus-Christ!

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Dans la maison du pendu 12

On parlait récemment dans le journal du hangar d’Auschwitz où l’on recyclait le vêtement et les bagages des derniers arrivés, mais cette évocation épouvantable n'était pas énoncée dans la gravité qui s'impose, comme si nous étions dans un jeu de société. C'est en effet par une "devinette", comme pour passer le temps, en somme, que le lecteur finissait par l'apprendre: les anciens déportés chargés du ramassage se considéraient comme des veinards et se nommaient entre eux les "Canadiens".

Cet humour au dessous de zéro n'était pourtant qu'autodérision pathétique et leur jargon traduisait moins l'espoir de tomber sur un "trésor" que le moyen de refouler leur honte à devoir farfouiller dans la détresse des autres. Ils s'enfonçaient au crépuscule dans une montagne de guenilles encore fraîches qu'un troupeau hagard venait de quitter avant de s'ébranler, vers la chambre à gaz. Les "Canadiens" les avaient baptisés "Mexicains" par allusion au niveau de vie des deux pays.

On se doute que le rêve de trouver une montre en or dans cette montagne mortifère tenait plus de la fascination que du sacrilège. Tout "Canadien" tenaillé par le scrupule devait se consoler en pensant que son "Mexicain" n'aurait pas besoin d'heure au Paradis.

Et pourtant, le commentaire du journal m'avait glacé: "Les détenus convoitaient leur affectation dans le hangar, car ils espéraient y dérober des objets susceptibles d’améliorer leur triste quotidien."

Dérober? Vous avez bien lu. Ecrit comme ça, et dans la foulée, voilà nos "Canadiens" devenus voleurs en plus! Pas la moindre précaution de langage au risque de choquer un survivant. Pas même trois points de suspension pour expliquer au lecteur l'ironie décalée de cette histoire, à moins bien sûr de l'attribuer toute chaude au cerveau scabreux d'un négationniste.

On n’est certes pas des juges et tout journaliste peut blesser son lecteur sans le savoir. Surtout s'il n'a jamais su que le problème se posait. Pour aborder certains sujets, il faut impérativement trouver les vrais mots alors qu'il apparaît benoitement, dans cette histoire, un manque de compassion, une logique sans empathie, une ignorance qui se croit neutre...
Notre vieux savoir-vivre a du souci à se faire car c'est un monde glacé qui se mouline dorénavant dans les portables. Le moindre événement est décanté de toute sa vibration rationelle. Il devient lisse comme un vieil os. On pleurniche en meute pour la télé mais sans poser de questions.

Le recyclage de nos pudeurs est en route alors qu’il existait un code universel qui retenait de parler de corde dans la maison du pendu. Quand le journaliste était assez culotté pour le faire quand même, il devait y aller sur la pointe des pieds.

Les derniers survivants lorrains qui seront tombés sur la "devinette" auront essuyé une larme alors que, d’un doigt blasé, ils retrouvent depuis des années au fond de leur armoire le pli de leur vieux pyjama rayé.

 

 

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Pour gagner Pompidou en 2012, dès le début de l’exposition "1917", les visiteurs arrivés par le train suivirent la flèche dans un long couloir qui n'avait pas de nom... La ville de Metz lui en trouva un très vite: "Passage Adrienne Thomas" et ce fut, de l'avis général, une sacrée bonne idée.

Hélas, en découvrant le musée au sortir de ce tunnel qui traverse les voies, les étrangers à la région ne pouvaient savoir que l'esprit de cette Adrienne voletait depuis une centaine d'années au dessus de la gare. Depuis 1917 justement...

Des Mosellans en voulurent un peu aux organisateurs d'avoir, par deux fois, snobé l'auteur de "Catherine Soldat" quand ils arrivaient à Pompidou avec de beaux projets dans la serviette… Et puis, ils se dirent que ces éminents spécialistes n'étaient pas obligés de savoir que l'esprit d'une jeune fille exceptionnelle avait chatouillé la mémoire introvertie de la gent messine sous les marquises de la gare... du moins jusqu'au jour où les dites marquises furent traitées au marteau piqueur pour empiler nos bagnoles en rangs d'oignon. Ils conclurent, en bons Lorrains, qu'il ne fallait pas trop en demander à des Parisiens qui arrivaient en Moselle avec de vraies compétences et connaissaient les pesanteurs locales.

Cet esprit des lieux, nous n'irons pas jusqu'à dire qu'en 2016, les programmeurs de Pompidou l'aient enfin emprisonné en douceur, comme on attrape un papillon. Ils ont encore oublié de rappeler aux Messins qu'une demoiselle allemande avait commencé le travail en 1915... Mais on ne leur en veut pas. Leur belle expo "Entre deux horizons", programmée jusqu'en en janvier 2017, aura ponctué par ses peintures ce que nous savions de l'univers culturel de la Grande guerre et des années trente, par l'écriture ou la parole.

Pour Adrienne, apparemment, il faudra encore attendre mais l'à-propos de la municipalité messine et le flair de la nouvelle équipe pompidolienne auront donc en partie rattrapé la "gaffe". Comme on n'est pas rancuniers, déjà merci, merci, Pompidou, pour ces images "entre deux mondes". Entre deux espérances, à notre avis.

Grâce au geste d'obligeants Sarrois, l'exposition aura magnifiquement révélé aux Mosellans un tourbillon culturel dont ils ne pouvaient alors pleinement profiter en 1930, vu les cocoricos ambiants.

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Cet article fut rédigé au début de l'année 2016, donc avant le choix "officiel" de "Grand Est" pour baptiser la nouvelle région. On avait pensé à ACA, ALCA, ACLA... tandis qu'un copinage de couloir proposait en catimini une brochette de noms ridicules, comme ACALI, NOUVELLE AUSTRASIE ou ACHLOR... (A vos souhaits!) Nous avions humblement tenté de ramener sur terre ce quarteron d'inspirés. Tout le monde a compris depuis que leur Grand Est était à l'ouest.

"Hors donc, demandions-nous à l'époque, ACA ça sert qu’ils se décarcassent dans les bureaux? On nous avait dessiné un beau rectangle… du lourd, du massicoté, beau comme un Etat du nord-ouest américain... Un seul bémol pourtant avant le baptême: Quel gros QI avait osé affubler la Région d'un nom aussi raplapla qu'ACA? GRAND-EST, ajoutons-nous, aurait quand même une autre allure…

La sociologie des bureaux nous enseigne qu'ils fonctionnent sur le principe des vases communicants avec des gens qui n'ont pas toujours envie de communiquer. Le coupable de l'Acatastrophe ne cherchait qu'un sigle, un truc facile à taper sur l’ordinateur et ils furent nombreux à se creuser la cervelle... On peut même penser que d'autres mots-clés leurs vinrent au bout des lèvres, qu'ils durent longtemps mâchouiller avant de trouver le plus lisse. Pourquoi pas CHAMALO du temps qu'ils y étaient ?

Leur choix n’ayant pas plu, les décideurs firent profil bas... Mais pourquoi diable étaient-ils si pressés? Bien des choses, en effet, allaient encore évoluer avant la fin de 2016 et déjà chacun s'enhardissait dans sa sphère... On négociait partout dans les bureaux. Jamais en retard pour donner de la voix, les journaux alsaciens avaient décidé qu'ACA deviendrait ALCA, une entité qu'ils continuent d'évoquer prudemment, sait-on jamais? Un lecteur m'a même appris que dans la rude moiteur des soirées weinstube, on se tapait sur les cuisses avec ce fameux ACHLOR (Alsace-CHampagne-LORraine) mais jamais devant les enfants.

Alors, ACA, ACLA, ALCA, ACAL ou même ALCALI pour nettoyer les paillassons , on avait le temps de voir à l'inauguration. La Lorraine se sentait comprise sur un point... Elle retrouvait avec ACAL les alérions de son  blason alors qu'on l'avait brutalement déplumée dans le cas d'ACA.

On ne peut que ressentir de la sympathie pour l'inconnu qui proposa au dernier moment CŒUR D'EUROPE. Il n'avait aucune chance avec de tels poètes... Mais savait-on jamais ?

La veine des aménageurs a toujours été de pouvoir faire le contraire de ce qu'ils avaient prévu trente ans plus tôt. Ils savent que demain n'est jamais la veille. Comme disait Coluche à propos du Pouvoir, le plus dur est seulement d'avoir assez de mémoire pour se souvenir de ce qu'il ne faut pas dire...

C'est alors que les Champardennais donnèrent de la voix, c'est ainsi qu'on les appelle. Bienvenue au Club! Leur nom évoque dans l'imaginaire régional un zest de pétillance française dont les laborieuses populations de l'Est ne seraient que modérément dotées. Basses calomnies, évidemment.

Soyons justes. L'émulation Champardennaise pourrait dissiper à terme, dans les mentalités frontalières, tout un magma d'idées reçues dont l'horizon conserve encore la couleur bleue des Vosges. Le changement ne serait pas du luxe.

Hélas, à mesurer depuis la densité des états d'âme au-dessus de Metz, Strasbourg, Chalons, Epinal ou Nancy, on a peu de chances, le jour de l'ouverture, de voir les élus de notre maxi-région faire sauter les bouchons de bon cœur. Dans toutes les têtes, fût-ce  au Dom Perrignon, il va rester des bulles.

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adrienne thomas.

Il aura fallu quasiment un siècle pour que le nom d’Adrienne Thomas soit enfin honoré par les Messins. Et pas n'importe où, mais au coeur de la gare, au point le plus passant. Il restera scellé aux deux bouts d'un long couloir qui eût longtemps pour seule fonction de diriger, vers le centre-ville, les milliers de voyageurs qui débarquent des trains chaque jour.
Le hasard aura voulu que les mêmes foules puissent dorénavant, au bas des escaliers, choisir le sens inverse pour gagner la sortie vers Pompidou. Quelle bonne idée! Comme si, quelques mois avant la dépose des plaques, la remarquable exposition sur "1917", avait permis à l'esprit de "Catherine soldat" de planer jusqu'au chapiteau blanc. Pour nous rappeler que la jeune fille avait, sur le sujet, des choses à dire.
 
Hélas, le fantôme de la jeune aide-soignante, un personnage de roman calqué sur les tristes souvenirs d'une écrivaine, hantait seulement, depuis 1916, les hautes marquises de la gare, jusqu'à leur destruction.

Enfin sorti d'un long oubli, le profil de la jeune fille allemande va s'installer dans l’imaginaire messin où seule son "image d'anti-Colette Baudoche" lui servait jusqu'alors de pâle identité. Cette opposition des deux héroïnes est révélatrice... En fait, la seule différence qui les sépare, c'est que Colette est une affabulation revancharde de Barrès alors que Catherine est le vécu douloureux d'Adrienne Thomas. Mais les deux personnages sont habités d'une même pureté.

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1.__sous_le_titre.jpg Collection particulière

Cette rare photo m'est envoyée par une lectrice. On y voit, devant "l’ancienne gare", un millier de Messins collé comme un essaim d'abeilles au bout d’un terrain vague encombré de chantiers.
 Au fond du document, à gauche, on reconnaît le bâtiment "sortie" du côté sud de la gare de Metz actuelle et plus à droite,  l’ancien Centre de tri du boulevard Lafayette.
Nous sommes le 6 août 1907… Impossible de se tromper. Au milieu des pavés, le photographe en laisse la preuve, de cette encre noire et possessive que laisse le maquignon à la croupe de ses bestiaux. Sauf qu’on n’est pas à la foire, mais au premier jour d’un Congrès eucharistique!
Pourquoi pas? se disent ce matin-là les Messins en ouvrant leurs volets… Un peu de religion ne fait de mal à personne... Voici déjà trente-sept ans que le soleil se lève sur une Moselle allemande, et les annexés ont bien dû s’y faire. Devenus minoritaires chez eux, ils se taisent. Ce qu’ils pensent depuis 1871, le Prussien le subodore mais  les gestes d'humeur sont devenus rares. La mémoire d'avant 1914, depuis longtemps  pleine de bleus, se ferme comme une huitre en société.
Notre photographe s’appelle Franz Idzior. C’est un gaillard de 24 ans, né dans un coin de l’infortunée Pologne, alors rebaptisé Prusse orientale. S’il est devenu messin, c’est qu’il a profité de ses vacances obligatoires, entendez deux années de marche au pas, nourri couché blanchi dans une caserne du Ier régiment d’infanterie, pour découvrir sa ville de garnison par tous les bouts, comme on attaque son petit beurre par les quatre coins.
Très apprécié des militaires, dont il n’a cessé de ressusciter la moustache dans un bac d’hyposulfate, il connaît les conscrits sous toutes les coutures, ce qui lui est d'autant plus facile qu'ils ont toujours le petit doigt sur le pantalon.


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L'ambiance est lourde en ville. Une messe pontificale sera célébrée quatre jours plus tard à la Cathédrale (Collection J.C Berrar).

Le matin du 6 août, Franz ne cesse de balader son trépied autour de "l’ancienne gare". Les plans nous montrent qu’à l’époque, elle dominait un décor en friche. Aucun immeuble ou presque n’était construit dans ce secteur (aujourd'hui l'avenue Schuman, la place Foch et la rue Gambetta).
Mais que voit-il sous son voile noir, notre Franz des manifs paisibles? une foule dolente qui se presse avant à la revue? le instantané moëlleux d’un été? L'enterrement de quelque notable? Que sait-il, notre Izdior, de ce que les gens ont dans la tête?
Il n’est pas, en effet, le maître de sa photo. Le document est fort, mais déjà ne lui appartient plus. Plus tard, retrouvé jauni à l'étal d'un brocanteur, il deviendra la carte postale d'un autre monde. Il emprisonnera des émotions, des représentations ou des idées, certes encore figées dans un geste ou un visage, mais qui deviendront claires en les déchiffrant à la loupe.
Que montrait la photo du 6 août 1907? Rien d’autre qu'un regard banal sur un Congrès dont le propos voulait approfondir l’eucharistie, en enjoignant à tous les catholiques de pratiquer la communion quotidienne.
Que nous dit le document, un bon siècle plus tard, alors que nous savons ce qui s’est passé en 1914? Elle nous enseigne qu’en 1907, il était plus facile aux Messins de communier avec le Ciel qu’avec leur voisin de palier.

 

 
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"J'ai appris par un coup de téléphone l'existence d'un arrière-grand-oncle. A la Belle-Epoque, il était célèbre, mais la fin de sa vie ne fut qu'une longue humiliation."

Manfred Voltmer, globe-trotter allemand souvent sur la brèche, n’est pas le genre d’homme à sautiller de branche en branche pour explorer son arbre généalogique. Il ignorait que la sœur du grand-père de son père était l’épouse de l’architecte Paul-Otto-Karl Tornow, rénovateur inspiré de la cathédrale de Metz… C’est par un coup de téléphone que le destin de cet arrière grand-oncle entra par effraction dans son imaginaire et ne le lâche plus depuis.
On peut comprendre sa fascination. Manfred réside aujourd’hui en Moselle et se sent parfaitement intégré dans la complexité européenne. La douloureuse fin de vie de son ancêtre le replonge soudain dans les eaux compliquées de la première annexion.
Il n’est pas certain en effet que Paul Tornow et Anna-Maria Voltmer jouiraient aujourd’hui d'une pierre tombale comme tout le monde, s’ils n’avaient eu la bonne idée de mourir à Scy-Chazelles… Anna en 1916, et Paul en 1921. Partout ailleurs que dans ce village prédestiné, ils continueraient d’inexister sous deux mètres carrés d’oubli.
Le hasard voulut qu’ils aient choisi en 1894 l’un des plus beaux balcons du Pays messin, étalé aux marches de la ville sur un versant très ensoleillé que le creux de ses rues étroites a cependant protégé du murmure urbain. Les Tornow ne pouvaient prévoir qu’un siècle plus tard, ce terroir devenu schumanien se voudrait le phare symbolique de la construction européenne.
C’est donc au flanc du Saint-Quentin que depuis le 9 mars 2013, les noms des deux époux sont dorénavant gravés sur une pierre très verticale et bien visible. Alors qu’avant, il fallait tomber dessus par hasard. On devait se courber pour déchiffrer, au ras du sol et des fourmis, deux plaques couleur "poilu des tranchées", délavées par la pluie et le grand vent lorrain.

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Le site de Scy-Chazelles a donc redonné aux Tornow leur dignité villageoise. Il les a intronisés comme des enfants du pays en les libérant d’une inexistence horizontale. Leurs fantômes ont marché jusqu’à la Maison de l’Europe et en sont ressortis avec un diplôme de bon Européen sous le bras. Le signe qu’il restait, dans beaucoup de maisons du bourg, une mémoire refoulée du couple en détresse, une souffrance humaine incrustée dans les murs et transmise par deux ou trois générations. Ce reliquat de compassion est une irradiation de l’esprit des lieux.
 
 

 

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Au printemps 2013, les Messins ont appris dans le journal qu’ils étaient des privilégiés: leur ville cachait, tout au fond d’une église d’Outre-Seille, des vitraux signés Jean Cocteau… La nouvelle fit sensation. Trois ans à peine après Pompidou, c’était trop.
Sauf qu’ils dormaient à Metz depuis cinquante ans, les fameux vitraux… On avait d’abord envisagé de les installer sous les voûtes de la Cathédrale jusqu’au moment où le sacristain de service les avait priés d’aller se faire sertir ailleurs. C’était en 1963… Et depuis, à part les historiens d’art qui se croisaient parfois aux archives, personne n’était au courant de leur déménagement à la cloche de bronze.
La seule chance qu’avait dorénavant un Messin de tomber le nez dessus était d’être surpris par un gros orage en passant rue Mazelle et de s’engouffrer en courant sous le portail de l’église Saint-Maximin.
Tout cela n’était guère valorisant pour Cocteau, dont les manières élégantes auraient exigé plus de considération. Fort heureusement pour son image (enfin, si l'on peut dire) le fait de mourir au tout début de son long chantier messin lui donna le temps d’oublier l’affront. Comme tous les esprits sulfureux qui, du Purgatoire, regardent la Terre de loin en attendant la quille, il se souvint que les experts les plus éminents sont bourrés de préjugés qu’ils se repassent en famille. Alors ceux qui n’y connaissent rien, vous pensez…
Cocteau n‘était donc pas pressé… Lui-même n’avait-il pas mis trois ans, durant la guerre, pour écrire son fameux "Leone", un long survol de ses insomnies, lancé comme un drone au ras des toits? Les cent vingt quatrains de son rêve éveillé posaient un regard de chaman sur nos pesanteurs mansardées:

"Voilà comment marchait l’implacable Léone.
Car Léone, en marchant était caméléone.
Elle adoptait, des lieux, la forme, la couleur.
Léone se mouvait sur des pieds de voleur. [...]
 
Elle marchait, Leone, entre les feux éteints.
Ainsi les acteurs grecs marchent sur des patins."

 

Tout s’est passé au fond comme si Cocteau était un peu responsable. Il aurait pu le dire avant, qu’il n’était pas le premier venu! Pour cette fois, Metz ne lui tiendra pas rigueur d’avoir caché son jeu dans les allées du diocèse… Les Messins lui pardonnent.

Mais ils ne sauront jamais si, depuis cinquante ans, il a parfois chaussé les patins et longé incognito les menus trottoirs d’Outre-Seille, à l’heure où le marchand de sable était passé.

Si c’est le cas, il a dû arriver chaque fois jusqu’au 61 de la rue Mazelle avec une sacrée envie de rigoler.


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Auschwitz 12

Nous revoici chez Simone Schihin, qui vit aujourd'hui à Scy-Chazelles. Trop tard pour lui reparler durant des heures de sa jeunesse heureuse à Novéant-sur-Moselle. Elle qui aimait tant raconter... Si l'esprit pétille encore dans les yeux de cette dame de 90 ans, la mémoire hélas ne passe plus. Mais au hasard d’une photo, pointée du doigt sur l’album de famille, une lueur revient soudain, comme un wagon sorti brusquement du tunnel…

En 1940, elle s’appelait encore Simone Lhuillier. C’est avec le regard incrédule d’une jeune fille de 19 ans qu’elle vit les Allemands s’installer à Novéant comme s'ils étaient à nouveau chez eux. Mais elle ignorait alors qu'elle deviendrait, des années plus tard, un des derniers témoins de la cruauté nazie. Aujourd’hui, à part quelques octogénaires et de rares survivants des camps, qui mesure encore pleinement ce que signifia le choc de la défaite chez les Mosellans? Du jour au lendemain, tout comme le fut Simone, les Novéantais se retrouvaient citoyens de Neuburg in Lothringen, comme au temps de la première annexion. Leur bourg de cheminots affairés, jusqu’alors ouvert aux quatre vents comme le veut la tradition ferroviaire, se rétrécit brutalement aux dimensions d’un nœud de voies ferrées sinistres, à l’orée d’un portail menaçant vers le Reich.

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De 1941 à 1944, entre la route et la rivière, les habitants de Novéant durent faire comme s'ils ne voyaient pas les convois de déportés pétrifiés par l’angoisse. Alors qu'entre les lattes mal ajustées des wagons, ils distinguaient la pâleur de têtes hagardes, des têtes vers lesquelles une soldatesque agressive interdisait le moindre clin d’œil de compassion. On risquait de se trouver dans un prochain convoi si l’on était pris à répondre à ces regards perdus balayant le sable des quais. Semaine après semaine, les trains s’engouffraient ainsi dans le trou noir de l’après-Novéant, aussi brutalement que l'on disparait, aux fêtes foraines, dans le wagonnet d’un Train fantôme. Hélas, les trains fantômes de Neuburg partaient vraiment vers un Musée des horreurs. Ils étaient installés dans l’horreur, bien avant d’arriver à Auschwitz...

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Alors que les sombres images du chaos tourmentaient encore le sommeil des malheureux survivants d’Oradour, cette communauté en désarroi comprit que le temps était venu de redescendre sur terre… En 1946, les familles apprirent en effet, au hasard d'une affiche, qu'une loi d'une effarante maladresse les privait du droit de cultiver leur jardin, autour de leurs anciennes maisons calcinées.

L’administration voulait sans doute leur faire comprendre qu’elles vivaient depuis 1944 sur un lieu de recueillement national et que leur tragédie ne leur appartenait plus. Comme si elles n’en étaient pas conscientes, suprême injure… Alors que chaque pierre roulant des ruines, chaque taillis au bord du chemin, chaque fruit des vergers survivants, devenait, au simple regard, un fragment de mauvaise mémoire. La moindre pomme oubliée au fond d'un panier pouvait ainsi, au petit matin, replonger un jardinier d’Oradour dans la déprime.

S’il s’était seulement agi pour l’Etat de sacraliser le périmètre élargi du massacre en recouvrant ses pourtours d’un linceul de gazon, la population aurait pu l’admettre. Mais l’administration des Domaines n’avait pas de ces hauteurs… Devenue par adjudication, la boutiquière assermentée des vergers, elle confirma en 1948 qu’elle se réserverait dorénavant la cueillette et la vente en saison. Bref, on allait brader, lors de froides enchères, les fruits d’Oradour. C’est ainsi que l’Etat Français fit son marché au milieu des ruines.

Cet épisode assez mal connu blessa profondément les mentalités locales. Il alimenta une bouderie dont l’amertume ne s’est jamais totalement évaporée depuis. La gaffe à propos des jardins n’était en effet que la première, encore symbolique, d’un chapelet d’actes ratés. Elle fut suivie, en 1953, d’un autre impair, cent fois plus grave, à l’occasion du procès de Bordeaux. Et cette fois, c’est avec la justice que l’Etat fit son marché.

Totalement indignée, la population d’Oradour se referma dans sa coquille, plutôt que de batailler sans fin pour exprimer son ressentiment, un dossier qu’entre parenthèses, elle aurait sans doute eu beaucoup de peine à formuler. Car la représentation mentale qu’elle gardait de sa tragédie, était marquée, elle aussi, par toutes les contradictions de l’époque, dès que l’on touchait à son contexte, c’est à dire la résistance, le pétainisme, les maquis ou la politique. Le seul argument dont les gens d’Oradour se sentaient hélas les seuls propriétaires, c’était leur souffrance. Et c’est sur elle qu’ils se crispèrent.

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