Achtung... le Platt revient!

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Mei Sprooch és en alter Baam

Verkroopelt un verwuertzelt
Déer noch weider léwen wéll
 
Ma langue est un vieil arbre
noueux aux racines emmêlées
qui veut encore continuer à vivre
 
(extrait d’un poème de Jean-Louis Kieffer)
 
Nul ne pourra dire que ce petit livre jaune arrive au mauvais moment. Il ne pouvait mieux tomber, au contraire… Malgré sa provoc un peu tendance, "Le Platt lorrain pour les nuls", il est comme un pétard jeté sur le dernier carré des revanchards, de ces Messins à barbe dure qui peuvent encore, en se rasant, se réciter tous les matins le "Clairon" de Déroulède sans avoir envie de rigoler.
 
Qu’il s’adresse en effet aux Mosellans de l'Est oublieux du "Platt" de leur grand-mère ou à ceux du Val de Metz dont le grand-père ne parlait qu’en patois roman, le livre rappelle aux Lorrains du nord le profond enracinement du dialecte francique dans leur terreau culturel.
 
On aurait bien tort de froncer le sourcil. Comme si des retrouvailles intelligentes entre deux sensibilités cousines pouvaient faire de l'ombre à la langue française!
 
L'ennui, c'est que vue de Paris, cette particularité linguistique a toujours fait l'effet d'un cactus au fond d'un tiroir. Quant au reste de la France, comment pourrait-il savoir que ce "Platt" est encore compris par 400.000 Mosellans germanophones du nord-est du département, même s’ils l’utilisent de moins en moins en public?
 
Et comment pourrait-il imaginer, ce reste de la France, que les 600 000 Mosellans francophones du sud-ouest mosellan puissent garder encore des fragments de francique en électrons libres dans leur mémoire, même s’ils donnent aujourd’hui l’impression de n’en avoir jamais entendu parler?
 
Disons que par soumission progressive aux humeurs d'une petite société revancharde, sans arrêt sublimée par un patriotisme de posture, des milliers de braves Mosellans francophones et républicains se sont cru obligés de mettre leur vieux "Platt" dans la poche avec un mouchoir par dessus. Alors qu'en 1919, on percevait encore sa sonorité typique dans le brouhaha joyeux de la capitale messine enfin libérée. Ce qui n'a pas duré longtemps.
 
Regardez la carte. Ce sont là des subtilités locales. Les Français de l’intérieur venus pour travailler en Moselle vous avoueront souvent qu'ils en sont tombés amoureux. La preuve, c'est que le plus souvent, ils restent. En effet, après avoir traîné les pieds au début, ils ont fini par mesurer l’imbécillité des clichés guerriers acollés à l'image des vertes régions frontalières. Ils ont mesuré l'injustice de ces affligeants propos de chambrée.
 
Ayant vite découvert, aux quatre coins du département, une manière de vivre qui leur plaisait, ils s'y sont fait des amis sincères, au parler parfois désabusé mais jamais arrogant. A force de les questionner, ces amis, sur les guerres et les annexions, ils ont mesuré la complexité humaine d'un nord-lorrain assez peu causant. Mais pour être franc, ils sont surtout tombés des nues en apprenant l’existence d’une frontière linguistique au beau milieu du territoire mosellan! On ne leur avait jamais appris à l’école qu’il existait ici une ligne invisible pour séparer deux parlers différents. On ne leur avait jamais dit qu'une population introvertie, prise trop facilement pour un troupeau de brebis soumises, était en réalité une communauté unique en France, bizarrement silencieuse car elle se sent coupée en deux.
 
Le petit livre jaune est donc un clin d’œil des Mosellans germanophones aux Mosellans francophones, avec l’air de leur dire, comme il se doit entre voisins qui se sont perdus de vue: "Achtung, chers amis, on est encore là… Il faudra bien qu’un de ces jours on se fasse une petite bouffe."
 
Le choix de titrer leur livre "pour les nuls" n’est qu’une métaphore éditoriale pour sous-entendre que le "Platt" est à la portée du premier venu... Mais s’il fallait, en l’occurrence, bâtir un monument aux allergiques afin d'y honorer le plus nul de tous les nuls, on serait obligé de poser la première gerbe à la mémoire du Mosellan francophone inconnu, resté bouffeur de boche par fixation infantile parce que son père ne supportait pas l’accent d’un beau-frère par alliance.
 
Dans les années 1920, il était devenu de bon ton, chez les ignorants fiers de l'être, de faire du "Platt" un avatar du traité de Francfort en 1871! Un jargon de choucrouteux en somme, pédalé pour la première fois dans quelque marais barbare du Mecklembourg. Mais inventé quand? On sait qu'en l'an 800, il était déjà la langue de Charlemagne que Clovis aurait apportée quatre siècles plus tôt. Admettons. Mais pour rester dans le vertige des dates, il n'est pas interdit de penser que le dit Clovis, un Alemanique connu comme le roi des Francs, n'avait rien apporté du tout, vu qu'elle aurait déja, cette langue, été parlée sur nos frontières, bien avant même l’arrivée des Romains, par des tribus venues des bords de l’Escaut. Quand les romantiques teutons de la moitié du XIXe ont baptisé le "Platt" du "Francique", sous prétexte que Clovis arrivait d'Allemagne, ils ont joué au bonneteau, ni vu ni connu, pour justifier à l'avance leur reconquête nationaliste de 1870 mais ils n’ont pas simplifié le travail des historiens. C'est pourquoi un Français de l’intérieur ignorant (pléonasme volontaire) aura toujours du mal à comprendre que les Francs étaient des Allemands. Tout le monde admet que le "Platt" qu'on appelle Francique n'est pas alémanique mais seulement germanique.
 
Regardez Clovis. Il n’avait certes pas oublié la tête du mercenaire qui, à Soissons, lui avait cassé un vase sous le nez. Mais il n’a pas forcément su l’origine du rustre. Etait-il un rancuneux descendant des fiers Gaulois? ou alors, un gallo-romain recyclé? ou, pourquoi pas, l'un de ces natifs venu de Hollande et qui parlait "Platt" bien avant les Francs? On en discute."
 
Comment expliquer aujourd’hui le manque d’intérêt d’une partie de la Moselle envers l’autre? Par esprit de revanche? par mauvaise foi chauvine? par la tentation d’une ironie facile? Ces trois réponses ne riment à rien. Nous savons par contre que les malheurs de la guerre conduisent les gens à gratter la plaie qu’a laissé leur souffrance, une fois la paix revenue. Ils ont de la peine à cicatriser. Il suffit d’imaginer Metz en 1919... On y bouffait du Boche et cela pouvait se comprendre. Mais cette rancoeur, après 48 années d'annexion, n'avait rien à voir avec la langue des Mosellans. Or tous les témoignages concordent pour nous dire que sous l'exubérance bien compréhensible des francophones, les Lorrains germanophones gardaient profil bas comme s'ils n'avaient pas été annexés, eux-aussi.
 
Ces pulsions restent mystérieuses. Comme si les deux Moselles pouvaient culturellement couper leur mémoire en deux… La Convention les avait déjà paxées au XVIIIe siècle. Et depuis, même sous les coups les plus rudes, elles ne s'étaient jamais lâchées. Elles ne ressembleront donc jamais à ces couples mal mariés qui font semblant de vivre ensemble à cause des enfants.
 
La source des regards désobligeants sur le "Platt" est inscrite dans la tectonique des langues européenne. La ligne linguistique n'a probablement jamais cessé de bouger jusqu'au XIXe siècle. Un village de plus par ci, un village de moins par là. Mais en Moselle, ce mouvement a été amplifié par les boursouflures racistes de la prose barrésienne, dans la France des années vingt. Tout ce qui venait de Germanie devrait être refoulé au nom de la défense du patrimoine! Il existe encore de vieux Messins, qui font de l’urticaire quand on leur désigne, au cœur du "Quartier impérial". Les beaux immeubles construits par les architectes de Guillaume autour des années 1910. Il s’est même trouvé, en 1920, des "patriotes" qui voulaient détruire la gare de Metz construite dix ans plus tôt. Alors qu’elle est aujourd’hui au cœur du panaroma messin. Derrière son beffroi , on distingue le bord du chapiteau blanc de Pompidou. Comment ne pas sentir que les deux époques font une continuité...

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Le département n’a donc jamais su profiter de sa richesse linguistique. Il n’a pu empêcher que la frontière culturelle ainsi dressée, entre les deux Moselles de la maison Moselle, ressemble à ces filets que l’on tend aux lisières du bois pour attraper les oiseaux dans une maille fine. Sauf que les oiseaux sont des idées, des souvenirs, des chansons et des contes prévus pour voleter plus facilement du roman au germanique, et du Francique au Français. Raisonnons par l'absurde. Si la Moselle avait été romane dans sa totalité, on aurait vite épongé en 1919 les quarante-huit années d’imprégnation prussienne en remettant, comme on le fit au sud, l’apprentissage du français à l’école. Tout se régla en trois générations.

Qu'on le veuille ou non, la moitié nord du département n’avait jamais été de tradition romane. Les autorités jacobines réagirent comme si les germanophones annexés avaient dû, pour se faire pardonner leur accent, renoncer à leur culture traditionnelle. On avait même imaginé que le "Platt" véhiculait des humeurs autonomistes. comme il arrivait en Alsace. Un sujet tabou dans les préfectures. Mais 2012 n’est plus 1920. Aujourd’hui, la Moselle frontalière s’inquiète beaucoup plus de lutter contre le chômage que de se chamailler sur l'autonomie. La preuve, c’est que depuis la crise, le "Platt" redevient doucement, dans les bureaux ou les ateliers, un langage pratique commun aux 150.000 étrangers qui travaillent au Luxembourg, du moins quand ils ont le souci de respecter les habitants du Grand Duché.

Quand le Francique du grand-père faisait peur hier à nos Préfets, c’était de la politique...Quand aujourd'hui plus de 75 000 Lorrains passent quotidiennement la frontière pour travailler de l’autre côté, il s’agit seulement du porte-monnaie.. Ainsi, pendant un siècle, une petite minorité du milieu francophone aura bel et bien chassé de la mémoire messine un parler traditionnel qui servait à se comprendre dans les familles, chaque fois qu’arrivait, venu de la frontière, un oncle par alliance et tout son cousinage. Souhaitons sans méchanceté que ce bouquin sur le "Platt", vendu dans toutes les bonnes librairies messines, serve de salutaire électrochoc à ceux qui pensent encore que l’actuelle avenue Foch, est une horreur.


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Il est vrai qu’en 1920, Metz devait faire encore très allemande… Quarante années plus tard, au début des années soixante, certaines vieilles brasseries messines gardaient, vues de la rue, leur look cosy teuton. Entre la frange des rideaux et la verticalité des plantes vertes, on pouvait distinguer par la fenêtre un lieu clos tapissé d’armoiries gothiques et meublé de longues tables en bois. Nichées dans des stalles, elles offraient leur couleur de bonne cire à des lampes bas de plafond qui les éclairaient au plus près, comme des billards.. Les soupeurs qui s’engagaient dans ces recoins devaient chaque fois balayer le banc avec leurs fesses pour se glisser jusqu’au fond. Dès la deuxième bière, ils se prenaient par la hanche et chantaient en "Platt" jusqu’à minuit.

Le Français de l’intérieur qui, de l’extérieur, tendait l’oreille, prenait bien entendu pour de l’allemand les bribes d’un dialecte bizarre et comme il n’entendait ni l’un ni l’autre, il ne retenait de ces sonorités que leur côté parfois chantant et souvent guttural. il l’associait un peu trop bêtement aux souvenirs de l’occupation et s’étonnait de le retrouver en ville en croisant des gens d’un certain âge. Tel restait le Metz des années soixante, où la moitié de la ville comprenait encore le "Platt" et s’en servait à l’occasion.

  Cinquante ans plus tard, le Metz des années 2010 paraît vidé de sa vibration francique. Le vieux parler des quartiers populaires a disparu des avenues et ne se murmure qu’aux périphéries.… Il faudrait un poète pour déceler la vieille rumeur de la rue germanique encore incrustée dans les murs. On ne la perçoit plus que le samedi et encore, lorsqu’un vétéran venu des vallées, débarque rue Serpenoise pour passer une radio ou acheter une paire de chaussettes.

Ce changement reste une affaire mosellane et passe inaperçu aux yeux des touristes Pompidou. On ne peut pas leur demander l'impossible. Ils s’attendaient vaguement à trouver une ville entourée de barbelés, un monde à part qu’il leur faudrait arpenter d’une caserne à l’autre et ils découvrent une cité vivante, pimpante et décomplexée, qui vit sa résurrection à la parisienne. Dès le premier soleil, il se déploie depuis une dizaine d'années un long parterre de terrasses aux marges des places et les trottoirs. Le centre ville n’est qu’une mer de chaises, chaque jour un peu plus nombreuses au point que pour s’économiser, les serveurs gardent un oeil pointu sur mouvement des marées avant de se lancer du comptoir jusqu'aux tables les plus lointaines. C'est ainsi que la vague pompidolienne qui va de la gare au centre ville finit par se noyer avant d'arriver au port, dans cet univers de cafés, de bars ou de restaurants.

Avec son Musée de la Cour d’or, sa Cathédrale, son Arsenal et son Pompidou, avec ses places si mystérieusement "minérales", avec ses bouquets d’arbres un peu partout, la ville en grand chantier devient culturellement auto-suffisante, ce qui lui est d’autant plus valorisant qu’elle s’est toujours pensée en capitale. Mais le non-dit de Metz, demeure... Un noyau de sa population cultivée a fini par oublier qu’à moins de vingt kilomètres au nord-est, une autre culture faisait toujours partie de son passé.

Les Messins réalisent enfin, en lisant le journal, que le dialecte francique, même s’il disparaît peu à peu du quotidien dans les villages frontaliers, est parlé régulièrement dans l’est de la Belgique, au Grand duché ou en Sarre.

Il faut quand même croire que tout bouge en Moselle-est. Le petit livre jaune en est la preuve... On dirait une chaine de volcans éteints qui redémarrent au long de la frontière, et dont les éruptions ne sont pas dangereuses, au contraire. Elles prennent la forme de récitals de chansons, de soirées de poésie, de concerts ou de conférences. Déjà des centaines de réunions, des fêtes, champêtres, des retrouvaiilles ou des cérémonies...

Il suffirait qu’il existe à Metz un musée, une salle de lecture, un café, un théatre, bref un endroit pas plus grand que la moitié d’une brasserie où l’on puisse commander une bière en "Platt" sans faire sourire. Un endroit où tout Messin désireux de mieux comprendre la mixité de ses origines familiales pourrait tranquillement discuter avec son voisin en écoutant des chansons. Comme on le fait de Thionville à Forbach, de Bouzonville à Sarreguemines ou de Saint-Avold à Sarrebourg.

Il n’existe même pas un bistrot "Platt" à Metz, même autour de la gare et des arrêts d’autobus . Mais dans les trains qui chaque jour, embarquent 5000 Messins jusqu’à Luxembourg, il risque de s’en trouver beaucoup avec un petit livre jaune sur les genoux.

Chaque fois qu’il ouvre le carnaval, le ministre président sarrois le fait en francique. Et ça n’a pas gêné Jean Michel Massing, qui dirige le département d’histoire de l’art à l’université de Cambridge, de récemment déconstruire en "Platt", à Bliesbruck, les rondeurs de l’érotisme romain. La meilleure nouvelle est à peine croyable: une première passerelle vient enfin d’être tendue par la Moselle francophone, dans la maison de l’Europe de Scy-Chazelles, Vous avez bien lu! Au cœur du pays messin. C’est bien la preuve qu’il ne faut pas désespérer. On n’est plus en 1919.


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