Douce mémoire et pyjamas blasés

 

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Depuis le Covid et ses pangolinades, l’ennui décore ma salle de bain. Quand je passe le soir un pyjama devant la glace, j’ai l’impression de l’enfiler sur celui de la veille sans être sûr de retrouver tous mes virus au matin. Au fait, on est le combien aujourd’hui ?

Bertrand Picard m’a redonné le moral. Il présentait à la télé son film “Solar impulse“ et je suis tombé amoureux de sa libellule dont le rable élégant me fit  penser au carrelage bleuté des piscines. L’ombre de son radar se perdait dans les pétales d’une rose des vents capricieuse. Il lui faudra, pour tenir le cap, planter droit ses bulles d’azur dans la  rondeur des nuages comme, en Moselle, un cantonnier de l’A31 aligne sur le goudron des sucettes au citron.

L’ennui, c’est que depuis 1995, l’espoir que nous apporte Picard a besoin de passer par la grande porte alors que nous,  Terriens en pleine déprime depuis 2020, en avons perdu la clé. Notre imagination est devenue muette, sous la nappe inquiète de nos vies. La pandémie nous a rapetissés.

Quel bonheur de voir cet Helvète hors sol narguer de sa hauteur nos pesanteurs bloquées… Il symbolise la paix, la contradiction, l’écoute. Il peut tout se permettre et même foncer, en petite vitesse, vers un très matinal café croissant beurre, servi sur un tarmac où la nuit va tomber. Il nous ouvre un avenir décalé.

Ce frôlement  extra-terrestre  fait penser au curseur de la fermeture éclair qui barrait l’entrée de nos tentes quand j’étais chez les scouts... A l’heure de la sieste, le plus courageux  en pinçait  la navette qu’il tirait en baillant pour que notre soleil marche à l’ombre.

Evidemment, chez Picard, c’est l’inverse. Il ferait plutôt dans l’ouverture éclair, feignant d'ignorer qu’une année de Covid a suffi pour oublier nos douces mémoires : Nos complicités au musée, nos musiques au bord des larmes, nos diners où l’on ne s’ennuyait jamais, la force des émotions sportives, le clin d’œil des sorties de cinéma, les voix d’ensorceleur au théâtre, nos familles faciles, les amis au bout du monde et le printemps qui chaque année pointait.

Le printemps ? Bof ! Quel printemps ? On ne risque pas de le trouver dans la marée de bulots pourris que pêchent les réseaux sociaux et dont la presse se croit  obligée de balayer la coquille jusqu'à nos boites aux lettres  bourrées de néant.

Pour nous remonter le moral, un double bras d’honneur. D’abord pour Xavier Lescure, un quadra bavard bien qu'infectiologue, qui voudrait faire payer aux vieux la rareté du vaccin. N'a-t-il pas dit aux Mosellans que “la vie au-delà de 80 ans, après tout, c’était du bonus" ... Pour moi, cet agité n’a pas de parents.

Ensuite pour ce mal élu de Sarrebourg qui, trouvant que le Festival mondial de musique baroque coûtait trop cher à ses concitoyens, ajouta “qu’ils se comptaient sur les doigts d’une main.“ Pour moi, cet incompris n’a pas d’oreille.

 

JG. février 2021