Moselle humiliée
La dame de l’avenue Foch…

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En ce matin du 17 avril, le titre sur 2 colonnes attirait l’attention à la une du “Républicain Lorrain“ :  Ils nous observaient... on était prévenu. Tout piéton messin qui passerait dorénavant à hauteur du 14 avenue Foch était  prié de lever son regard jusqu'au visage d’une inconnue, même si la moue désabusée de ladite  montrait qu’elle n’était pas habituée à voir sa photo dans le journal. Sa figure de pierre semblait plutôt lassée de regarder passer les voitures comme une caméra de surveillance cachée dans un pot de fleurs. Seul, un poète  eût pu capturer l’envol d'un sourire avec un filet à papillon.

Ce n’est pas le nez grec qui faisait l’événement, car les statues ont souvent le nez grec. La surprise venait plutôt de découvrir cette photo en première page, brandie par un Gilles Wirtz heureux comme un pêcheur qui vient de sortir un  gros silure.

La dame restait plantée là où les Allemands l’avaient laissée quand, en 1919, ils avaient bouclé les valises. Une orpheline de l’annexion, clouée  comme un hibou à la porte d’une grange... C’est du moins ce que sous-entendait la légende, et certains lecteurs méfiants ont du penser qu’au RL on poussait un peu : Allons allons ! cette sculpture était plus connue qu’on avait l’air de le dire… A force de passer dans le quartier, trois générations de Messins l’avaient certainement repérée, au moins une fois dans leur vie.

Eh bien non ! Le titre de la photo restait péremptoire, comme si toute la rédaction du Répu était d’accord avec Gilles. “Levez la tête  puisqu’on vous dit qu’ils vous observent…“

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André Sondag, le dernier témoin ?

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       Le 9 décembre 2015, André Sondag est mort à Metz. Il avait 93 ans, mais son bel âge était miraculeux, tant les malheurs de la guerre avaient plombé sa santé.

       Il aura eu, avant de partir, le bonheur quasi physique de tenir dans ses mains la gratifiante épaisseur d’un livre… le sien, en vérité, qu’il avait écrit pour son entourage mais qu’il reçut lui-même comme un cadeau... De même que, moins d’un mois avant sa disparition,  on lui avait enfin  donné la Médaille du Souvenir Français.

     C’est alors qu’il mesura pleinement  ce que ressent un auteur quand il découvre enfin son bébé. Avec, pour le coup, le nom d’un jeune éditeur mosellan sur la couverture et non plus celui d’une édition parisienne en faillite dont les rares exemplaires à compte d’auteur étaient passés inaperçus cinq ans plus tôt. Depuis ce piège en 2010, André avait très mal vécu sa désillusion et dû remiser au fond d’un placard le manuscrit cent fois relu de sa jeunesse broyée.

      Devenu expert-comptable, un métier qui, par sa rigueur et son goût des chiffres, mène assez rarement aux effets de plume, il attendait son heure, ayant compris que dans le monde du livre,  une vocation in extremis est forcément le fruit du hasard. Or dans l’édition, faire confiance au hasard n’est pas toujours du calcul, encore moins de la compassion mais parfois du savoir vivre : la peur de rater un document précieux. Le geste rappelle plutôt l’instinct du conducteur du dernier métro quand dans son retroviseur, il voit déboucher au portillon un voyageur en retard. Cet inconnu qui court au bout du quai désert, lui l’attend au lieu de faire semblant de ne pas l’avoir vu.

     C’est ainsi que le monde de la littérature peut avoir du flair et l’élégance. Il lui en faut, de nos jours, dès qu’on touche à l’Histoire. Il lui en faut pour penser à rendre hommage à un témoin avant qu’il soit mort. Hélas, pour retrouver des ressuscités dans l’histoire  locale, on peut craindre en effet qu’il faille en 2016 fouiner longtemps chez les bouquinistes... Le Mosellan nouveau n’arrive plus dans nos bibliothèques et l’on a peu de chance de découvrir aux Salons du Livre un taiseux dont la mémoire s’est réveillée. Même s’il reste du temps à vivre aux quelques inconnus que le projet tenaille encore, ils n’auront plus la force de glisser leurs soixante-dix années de silence intime dans un bazar où l’on a dorénavant tendance à traiter la prose des grands-pères comme on jette le linge de la semaine au tambour de la machine à laver.

     L’écriture d’André Sondag, tant par son réalisme que par son absence de tout effet littéraire, révèle un regard typiquement mosellan. Elle nous décrit la mutation singulière d'un jeune Messin au fort caractère mais qui n’avait rien demandé. La guerre fit de lui un insoumis à facettes, d’abord réfractaire, puis bagnard, puis torturé, puis enrôlé de force, puis prisonnier, puis résistant, puis revenant, puis militant. Un medium des infortunes locales.

     Il y a gros à parier qu'André eût parfois, de guerre lasse, la tentation de tout envoyer promener. Fort heureusement, le récit de ces années de dressage teutonique, ponctué de slogans débiles et de coups de pied dans les côtes, ne pourrait sortir que par le haut. André avait le noble besoin de le raconter, par devoir. 

     On feuillette... et toutes les cinquante pages, on découvre un Père tranquille aux réflexes de Gavroche. On le plaint. Pris dans les vents tourbillonnants d’Europe centrale, il est souvent obligé de changer de peau pour sauver la sienne. Devant tant d’énergie à rester digne sous la schlague, on reste admiratif.


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ACA, ACAL, ACLA, ALCA ... et puis quoi encore ?
 
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Cet article fut rédigé peu avant le choix officiel de "Grand Est" alors qu'un comité de décideurs plutôt à l'ouest avait déjà proposé sans rire, à la place des  sigles froids, une brochette  de noms ridicules.  ( ACALI, Nouvelle Austrasie... ) Nous serions fiers d'avoir humblement contribué à les ramener sur terre, si c'est le cas,

 

ACA ça sert qu’ils se débrouillent dans les bureaux ?

Ils nous avaient dessiné un beau rectangle… C’était du lourd. Sur la carte, on aurait dit un Etat américain... Un seul bémol pourtant dès son baptême : On se demanda quel gros QI avait osé regonfler la Région avec un nom aussi raplapla qu'ACA.

GRAND-EST  avait une autre allure…

C'est toujours la même histoire... Le coupable ne cherchait qu'un sigle, un truc facile à taper sur l’ordinateur et ils furent au début un bon paquet d'aménageurs à se creuser la cervelle... On peut même penser que d'autres mots-clés leurs vinrent au bout des lèvres, qu'ils durent longtemps mâchouiller avant de trouver le plus lisse. Pourquoi pas CHAMALO  du temps qu'ils y étaient ?

Leur choix n’ayant pas plu, les décideurs firent profil bas...

Mais pourquoi diable étaient-ils si pressés ? Bien des choses, en effet, vont évoluer avant juillet 2016 et déjà chacun s'enhardit dans sa sphère... On négocie partout dans les couloirs. Jamais en retard pour donner de la voix, les journaux alsaciens ont vite décidé qu'ACA deviendrait ALCA, une entité qu'ils continuent d'évoquer prudemment, sait-on jamais ? Un lecteur m'a même appris que dans la rude moiteur des soirées weinstube, on se tape sur les cuisses en qualifiant d'ACHLOR la région Alsace-CHampagne-LORraine, mais jamais devant les enfants. La  presse messine a préféré ACL... Il semblerait qu'elle ait choisi ACAL depuis.

Alors, ACA, ACLA, ALCA, ACAL ou même ALCALI pour nettoyer les paillassons à l'entrée, on a le temps de voir à l'inauguration.  L'acatastrophe aura au moins consolé la Lorraine sur un point... Elle a retrouvé son blason dont les alérions ne risquaient plus de s'envoler vu qu'ACA leur avait coupé l'L.

On ne peut que ressentir de la sympathie pour l'inconnu qui proposa timidement COEUR D'EUROPE. Il n'avait aucune chance avec de tels poètes... Mais sait-on jamais ?

La veine des aménageurs a toujours été de pouvoir faire le contraire de ce qu'ils avaient prévu trente ans plus tôt. Ils savent que demain n'est jamais la veille. Comme disait Coluche à propos du Pouvoir, le plus dur est seulement d'avoir assez de mémoire pour se souvenir de ce qu'il ne faut pas dire...

Or donc, les Champardennais arrivent, puisque c'est ainsi qu'on les appelle. Bienvenue au Club ! Leur nom évoque dans l'imaginaire régional un zest de pétillance française dont les laborieuses populations de l'Est ne seraient que modérément dotées selon la France de l'intérieur. Basses calomnies, évidemment.

Par contre, il est vrai que l'arrivée de la Champagne pourrait gommer à terme, dans les mentalités frontalières, tout un magma d'idées reçues dont l'horizon conserve encore la couleur bleue des Vosges. Le changement ne serait pas du luxe.

Hélas, à mesurer la densité actuelle des états d'âme au dessus de Metz, Strasbourg, Chalons, Epinal ou Nancy, on a peu de chances, le jour de l'ouverture, de voir les élus de notre maxi-région faire sauter les bouchons de bon coeur. Dans toutes les têtes, fussent-elles traitées au Dom Perrignon,  il restera des bulles.

 

JG. 2015
 
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Stark a frappé : Barrès est KO

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     Un projet farfelu  vient de nous révéler que Metz avait changé. Le simple fait que nul Messin n’ait  poursuivi ce petit polisson de Stark en le voyant tirer les sonnettes de la  maison Salomon, un site architectural très connu avenue Foch. Le fait qu'après s'être enfui en courant, le designer  ait décidé d'en bâtir la copie voyante sur le toit d'un hôtel déjà très tape à l'oeil... Il fallait oser.
    La provok avec un K était de taille mais la ville n'a même pas éclaté de rire. Son silence  a montré qu'elle s’en fichait pas mal.
    La maison Salomon, devenue du coup dix fois plus célèbre, rejoindra  la clé du boulanger Harelle et la cravate de Verlaine au Livre d'or des icônes messines. Sauf que cette fois, il y a des dégâts collatéraux. C'est Maurice Barrès qui accuse le coup !
   Il faut se mettre à sa place. Il n'avait jamais caché son allergie à cette Ville Impériale que les Teutons avaient dessinée dans les friches du Metz humilié de 1900. Au ciel, l'auteur jouit depuis d'une aura cocardière.... Alors, plus de cent ans plus tard, lui mettre sous le nez une villa dont le moins qu'on puisse dire est qu'en matière  de germanitude, c'est plutôt du lourd, oser ainsi provoquer le papa putatif de Colette Baudoche, moi je pense qu'il ne s'en remettra pas, sur son nuage.
   Notez qu'on est dans la métaphore sportive… Quand tournent les trente-six chandelles que le menton d'un boxeur n’a pas vues venir. Ça s’est passé à Metz au bord de la Seille. On vous le dit. Barrès est KO.
 
Coup de chapeau : le Laïque et l’Evêque

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    Des mots sincères que nous choisissons pour aller au coeur des choses, il faut toujours se  méfier. Ils sont forcément le flou de notre mentalité. La mienne et la vôtre. Mais il existe heureusement des discours dont le contenu, immédiatement, sonne vrai.
  J’ai ressenti cette vibration de vérité au mois d’août dernier en recevant un mail de Paul Berger. Un cri du cœur, plutôt, à la mémoire de Paul-Joseph Schmitt… N’ignorant pas que le premier nommé fut la grosse pointure laïque du département alors que le second, évêque de Metz, ne cessa de fasciner son diocèse, vous admettrez qu’une odeur de tolérance flotte soudain sur cette histoire, avant même qu’on l’ait racontée.
   Dans le ciel noir où s’affrontent habituellement nos partis-pris, elle est comme un trou dans les nuages, un court moment de bleu.
   Connu pour son ouverture d’esprit, Paul Berger se fit, dans l’après-guerre en Moselle, une réputation de missionnaire laïque sans jamais passer pour un bouffeur de curé. Ce qui, vu le statut scolaire du département, aurait pu lui arriver... Ses fonctions successives, à la Ligue des Droits de l’Homme, à la FEN et au SNES, l’avaient placé, pendant un demi-siècle, au centre de tous les débats.  
  Connu pour le même  esprit d’ouverture, ce qui, vue la prudence bien connue des Lorrains, était un hommage, Paul-Joseph Schmitt avait dirigé le clergé mosellan de 1958 à 1987. Il a laissé le souvenir d’un évêque imprévisible, aimé de ses fidèles et d’un abord facile malgré son apparence austère... Il n’était pas toujours aussi bien vu à Rome où ses prises de position soudaines  et très pointues indisposaient les cardinaux  par leur dimension mondialiste… De quoi je me mêle ? Tout comme sa dénonciation  des injustices commises au nom du profit soulevait chaque fois en Lorraine le sourcil agacé des décideurs… On ne lui avait pas demandé son avis !
  Ce que l’on connaît moins, c’est le destin commun de ces deux hommes que tout séparait. Ils se trouvaient l’un et l’autre à Tulle en juin 1944. Un sommet de la barbarie nazie, juste avant celui d'Oradour. Le hasard les avait  précipités au cœur d’un drame inimaginable, une horreur comparable aux misères de la Guerre de Trente ans gravées par Jacques Callot.

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   Ballotés dans cet entonnoir de haine,  au bout duquel ils auraient pu laisser la vie, ils méritaient de se croiser un jour. Car enfin, lorsqu'il leur arrivait, chacun de son côté, d’évoquer bien des années plus tard la division “Das Reich“ en Corrèze, il leur suffisait probablement de fermer les yeux pour revoir les  99 pendus. En somme, Paul et Paul-Joseph savaient tout sur Tulle, sauf qu’ils y étaient ensemble au mauvais moment, et très près l’un de l ‘autre. Mais l’évêque, taiseux, n’en parlait à  personne et le Laïque en faisait autant.
   C’est  seulement à Metz, dans les années 70, qu’en lisant un ouvrage des Presses de la Cité sur “Les SS en Limousin, Périgord et Quercy“, Paul Berger apprit la conduite courageuse d’un Mosellan de 33 ans originaire de Yutz et replié comme professeur au Séminaire de Tulle. Il s’était mouillé dans la Résistance et les Allemands l’avaient plusieurs fois questionné.
  Quand Paul Berger comprit qu’il s’agissait de Paul-Joseph Schmitt, un écclésiastique dont la posture de prélat n'avait cessé, dès son intronisation à Metz en 1958, d’impressionner des Mosellans de tous milieux,  le secrétaire de la FEN mesura tout l’humour de la situation…
  Pour reprendre en effet les sobriquets qui voletaient alors autour du fameux Statut local, il n’était pas envisageable en Moselle de voir un “laïcard“ donner de l’encensoir à des “cléricaux“ sans penser machinalement à quelque blague de carnaval.. Comment ne pas se mordre les lèvres en savourant l'humour décalé d’une image d’Epinal aussi étrange ? Comment ne pas penser à la réaction des sectaires des deux bords, à la sortie  des réunions ouvertes en chiens de faïence qui devaient, pensait-on souvent, se tenir  sur la délicate question scolaire ? Mieux valait donc, pour Paul Berger, garder sa belle empathie pour lui.
   Son geste est donc tout frais. Il date de l’été 2014, sous la forme d’un mail collectif à quelques amis. Mais il était loin d’être le premier. La  mort de l’évêque en 1987 avait déjà délié son  auteur de son devoir de discrétion. Il avait aussitôt écrit au “Républicain Lorrain“, en demandant de ne pas mentionner sa signature pour éviter que son témoignage soit interprêté avant même d’être lu... C’est ainsi que Paul Berger apprit aux Messins tout ce qu’il savait sur Tulle et sur le courage de Mgr Schmitt.  
  Ce geste post mortem gardait certes la pudeur d’un hommage à sens unique mais il bousculait malgré tout un silence étrange. Etait-il normal que dans nos manières modernes, la bienséance exigeât qu'un évêque ait quitté notre monde avant qu’on puisse parler de lui ? N’avoir pu le faire plus tôt par respect humain fut sans doute, pour Paul Berger, une frustration d'honnête homme et le moteur de son insistance depuis.     
  Débarqué en effet du Quercy en 1951 pour enseigner à l’Ecole nationale professionnelle de Metz qui devint plus tard le lycée Louis Vincent, il a choisi de rester messin depuis sa retraite et sa vigilance s’affirme encore à l’occasion, malgré la disparition brutale et très cruelle de son épouse. L’ancien prof de mathématiques a rejoint en somme la liste de ces Français de l’intérieur “mosellisés“.
   Coutumier du coup de gueule républicain, il s'est fait devoir de réagir en matière éthique dès qu’un l’homme voit son droit bafoué. Vaste programme  aujourd’hui alors qu’à propos de tout, le nombril des twiteurs s’enflamme  pour un rien,  nourrissant d’anxiété une presse déboussolée. Les fruits mûrs du siècle des Lumières sont ainsi tripotés du matin au soir par des petits gourous dont la spiritualité a l’envergure de la cacahuète.
   L’époque est cruelle. Elle  a grand besoin de calme. Le lecteur aura compris que les points de vue cités dans cette enquête ne le sont que pour référence. Ils peuvent bien sûr déplaire à certains mais tout le monde comprendra qu'ils ne sont pas choisis dans l'intention de polémiquer. Bien au contraire.
   Le regard tolérant qu’un Mosellan d’adoption connu pour ses idées eût le courage de porter sur un adversaire idéologique nous paraît, en effet, une rare leçon de savoir-vivre politique. Le rapprochement des deux personnages, quelque part dans nos têtes, fait partie depuis des “Riches Heures“ mosellanes.

 
Vivre à Metz … en 1907

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Collection particulière

    Cette rare photo m’est envoyée par une lectrice. On y voit, devant “l’ancienne gare“, un millier de Messins agglutinés comme un essaim.
    L’endroit n’est en effet qu’une ruche en alerte, au cœur d’un terrain vague encombré de chantiers. Au fond du document, à gauche, on reconnaît le bâtiment “sortie“ du côté sud de la gare actuelle, alors que, plus à droite, c’est l’ancien centre de tri du boulevard Lafayette.   
    Nous sommes le 6 août 1907… Impossible de se tromper. Au milieu des pavés, le photographe en a laissé la preuve, d’une encre noire et possessive, comme le maquignon met sa marque à la croupe de ses bestiaux. Sauf qu’on n’est pas à la foire, mais au premier jour d’un Congrès eucharistique !
    Un congrès, pourquoi pas ? se sont dit ce matin-là les Messins en ouvrant les volets… Un peu de religion ne fait pas de mal. Voici déjà trente-sept ans que le soleil se lève sur une Moselle allemande, et les annexés ont bien dû s’y faire. Devenus minoritaires chez eux, ils se taisent. Ce qu’ils en pensent depuis 1871 n’est pas décelable en société.
    Notre photographe s’appelle Franz Idzior. C’est un gaillard  de 24 ans, né dans un coin de l’infortunée Pologne, alors rebaptisé Prusse orientale. S’il est devenu messin, c’est qu’il a profité de ses vacances obligatoires, entendez deux années de marche au pas, couché blanchi dans une caserne du Ier régiment d’infanterie, pour découvrir sa ville de garnison par tous les bouts, comme on attaque un petit beurre par les quatre coins.
    Très apprécié des militaires, dont il n’a cessé de tremper la moustache dans un bac d’hyposulfate, il connaît les conscrits sous toutes les coutures et toujours le petit doigt sur celle du pantalon.

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Collection J.C Berrar

Une messe pontificale sera célébrée quatre jours plus tard à la  Cathédrale


    Le matin du 6 août, Franz a donc braqué son objectif sur “l’ancienne gare“. Les plans nous montrent qu’à l’époque, elle dominait un décor en friche. Aucun immeuble ou presque n’était construit dans ce secteur (avenue Schuman, place Foch et rue Gambetta).
   Mais que voit-il sous son voile noir, notre Franz des manifs paisibles ? une foule un peu dolente qui se presse comme à la revue ? ou le simple instantané d’un été ? Que sait-il, notre Izdior, de ce que les gens pensent ?  
    Il n’est pas, en effet, le maître de sa photo. Tout document jauni est, par définition, d’un autre monde. Il emprisonne des émotions, des représentations ou des idées, certes figées parfois dans un geste ou un visage, mais qui ne deviendront claires que des mois ou des années plus tard, lorsque l'on pourra les déchiffrer à la loupe, avec des yeux neufs.
   Que montrait la photo du 6 août 1907 ? Rien d’autre qu'un regard superficiel sur un Congrès dont les animateurs avaient pourtant le propos d’approfondir l’eucharistie, en enjoignant à tous les catholiques de pratiquer la communion quotidienne.
   Que nous dit-elle en 2014, alors que nous savons ce qui s’est passé en 1914 ? Elle nous enseigne qu’en 1907, il était devenu plus facile aux Messins de communier avec le Ciel qu’avec leur voisin de palier.

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Les souffrances de Paul Tornow
 
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    “J'ai appris par un coup de téléphone l'existence d'un arrière-grand-oncle. A la Belle-Epoque, il était célèbre, mais la fin de sa vie ne fut qu'une longue humiliation
“.

     Manfred Voltmer, globe-trotter allemand souvent sur la brèche, n’est pas le genre d’homme à sautiller de branche en branche pour explorer son arbre généalogique. Il ignorait que la sœur du grand-père de son père était l’épouse de l’architecte Paul-Otto-Karl Tornow, rénovateur inspiré de la cathédrale de Metz… C’est par un coup de téléphone que le destin de cet arrière grand-oncle entra par effraction dans son imaginaire et ne le lâche plus depuis.
   On peut comprendre sa fascination. Manfred réside aujourd’hui en Moselle et se sent parfaitement intégré dans la complexité européenne. La douloureuse fin de vie de son ancêtre le replonge soudain dans les eaux compliquées de la première annexion.
    Il n’est pas certain en effet que Paul Tornow et Anna-Maria Voltmer jouiraient aujourd’hui d'une pierre tombale comme tout le monde, s’ils n’avaient eu la bonne idée de mourir à Scy-Chazelles… Anna en 1916, et Paul en 1921. Partout ailleurs que dans ce village prédestiné, ils continueraient d’inexister sous deux mètres carrés d’oubli .
   Le hasard voulut qu’ils aient choisi en 1894 l’un des plus beaux balcons du Pays messin, étalé aux marches de la ville sur un versant très ensoleillé que le creux de ses rues étroites a cependant protégé du murmure urbain. Les Tornow ne pouvaient prévoir qu’un siècle plus tard, ce terroir devenu schumanien se voudrait le phare symbolique de la construction européenne.
    C’est donc au flanc du Saint-Quentin que depuis le 9 mars 2013, les noms des deux époux sont dorénavant gravés sur une pierre très verticale et bien visible. Alors qu’avant, il fallait tomber dessus par hasard. On devait se courber pour déchiffrer, au ras du sol et des fourmis, deux plaques couleur “poilu des tranchées“, délavées par la pluie et le grand vent lorrain.

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   Le site de Scy-Chazelles a donc redonné aux Tornow leur dignité villageoise. Il les a intronisés comme des enfants du pays en les libérant d’une inexistence horizontale. Leurs fantômes ont marché jusqu’à la Maison de l’Europe et en sont ressortis avec un diplôme de bon Européen sous le bras. Le signe qu’il restait, dans beaucoup de maisons du bourg, une mémoire refoulée du couple en détresse, une souffrance humaine incrustée dans les murs et transmise par deux ou trois générations. Ce reliquat de compassion est  une irradiation de l’esprit des lieux.
 
 
Cocteau in vitro, incognito

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     Au printemps 2013, les Messins ont appris dans le journal qu’ils étaient des privilégiés : leur ville cachait, tout au fond d’une église d’Outre-Seille, des vitraux signés Jean Cocteau… La nouvelle fit sensation. Trois ans à peine après Pompidou, c’était trop.
     Sauf qu’ils dormaient à Metz depuis cinquante ans, les fameux vitraux… On avait d’abord envisagé de les installer sous les voûtes de la Cathédrale jusqu’au moment où le sacristain de service les avait priés d’aller se faire sertir ailleurs. C’était en 1963… Et depuis, à part les historiens d’art qui se croisaient parfois aux archives, personne n’était au courant de leur déménagement à la cloche de bronze.
    La seule chance qu’avait dorénavant un Messin de tomber le nez dessus était d’être surpris par un gros orage en passant rue Mazelle et de s’engouffrer en courant sous le portail de l’église Saint-Maximin.
   Tout cela n’était guère valorisant pour Cocteau, dont les manières élégantes auraient exigé plus de considération. Fort heureusement pour son image (enfin, si l'on peut dire) le fait de mourir au tout début de son long chantier messin lui donna le temps d’oublier l’affront. Comme tous les esprits sulfureux qui, du Purgatoire, regardent la Terre de loin en attendant la quille, il se souvint que les experts les plus éminents sont bourrés de préjugés qu’ils se repassent en famille. Alors ceux qui n’y connaissent rien, vous pensez…
    Cocteau n‘était donc pas pressé… Lui même n’avait-il pas mis trois ans, durant la guerre, pour écrire son fameux “Leone“, un long survol de ses insomnies, lancé comme un drone au ras des toits ? Les cent vingt quatrains de son rêve éveillé posaient un regard de chaman sur nos pesanteurs mansardées :

“Voilà comment marchait l’implacable Léone.
Car Léone, en marchant était caméléone.
Elle adoptait, des lieux, la forme, la couleur.
Léone se mouvait sur des pieds de voleur.[...]
 
Elle marchait, Leone, entre les feux éteints.
Ainsi les acteurs grecs marchent sur des patins.“


    Tout s’est passé au fond comme si Cocteau était un peu responsable. Il aurait pu le dire avant, qu’il n’était pas le premier venu ! Pour cette fois, Metz ne lui tiendra pas rigueur d’avoir caché son jeu dans les allées du diocèse… Les Messins lui pardonnent.   
    Mais ils ne sauront jamais si, depuis cinquante ans, il a parfois chaussé les patins et longé incognito les menus trottoirs d’Outre-Seille, à l’heure où le marchand de sable était passé.
    Si c’est le cas, il a dû arriver chaque fois jusqu’au 61 de la rue Mazelle avec une sacrée envie de rigoler.

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Conte de Noël à Tambov
 
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    Voici l’étonnante aventure d’un jeune étudiant messin enrôlé de force par les Allemands. Son destin l’attendait dans un camp de lointaine Russie, pour lui offrir la forte émotion d’une rencontre sans avenir. Une frustration sur laquelle il eut plus tard la force de tirer un trait, en comprenant que dans la vie, même ce qui n’a pas été vécu ne mourra jamais.
    Eugène Saint-Eve était l’un de ces 30.000 Mosellans encartés par les nazis sur le front de l’Est. Après avoir, dans les plaines de Bielo-Russie, tendu le dos lors de combats qui n’étaient pas les siens, il s’était retrouvé prisonnier à Tambov. Et c’est très bizarrement dans ce lieu de sombre mémoire qu’il allait vivre, autour de Noël 1944, une communion lumineuse avec une jeune militaire soviétique.
    Un roman aussi délibérement platonique, puisque vécu sous l’œil méfiant des gardiens, ne pouvait que se fracasser au bout de six semaines. L’adieu fut d’une banalité inhumaine. Un simple baiser volé sur la joue… Mais la scène s’incrusta dans l’imaginaire d’Eugène comme la nostalgie d’un désordre amoureux. Ou encore le bref croisement de deux planètes, chacune repartie sur son orbite…
    De telles images ne sont pas coutumières quand on parle des Malgré nous. Le ton que l'on prend pour dépeindre leur mésaventure navigue en général entre compassion et prudence. Soixante-dix ans plus tard, il demeure délicat de scruter la vérité des cœurs à Tambov. La mémoire affective des prisonniers reste brouillée par un déficit de confidences.
    Le fin crayon du Messin Albert Thiam avait certes montré la misère de leur univers de baraques mais aucun écrivain n’a jamais osé écrire la conversation basique de ces hommes dans les moments d’intimité où ils partageaient leur déprime en se chassant mutuellement les poux. La seule pensée dont on est certain, c’est qu’ils avaient mesuré leur infortune. Sanglés de force dans des attelages de soudards, ils savaient qu’en cas de reddition, ils deviendraient des prisonniers compliqués aux yeux de leurs vainqueurs. Ils doutaient que le vert de gris de leur vareuse,  imprégné tel une odeur dans leur peau, puisse un jour s’en évaporer quand ils redeviendraient des civils.
    Habituellement, tout disparu qui rentre à la maison se réjouit en pensant à la joie qu’il va faire briller dans les yeux de ses proches. Brave soldat revient de guerre… Mais de cette lueur, un Malgré nous n’était jamais sûr. Envahisseur aux yeux des Russes et peu fiable à ceux des Allemands, surveillé d’un côté comme de l’autre par des caporaux soupçonneux, il finissait par se méfier de tout le monde de peur d’être mal compris par quelques uns.
    D’où  la difficulté  d’aborder le sujet dans un registre apaisé.... La plupart des informations publiées par les nouvelles autorités russes ne sont, encore aujourd’hui, que des colonnes de statistiques. Elles peuvent donner, à un chiffre près, le nombre de prisonniers décédés par dystrophie, le nom clinique des morts de faim, mais l’on reste sur un dossier lourd comme un toit couvert de neige qui cacherait un passé de tourments, de refoulements, de non-dits et de crispations politiques..
   Il fallait rappeler la pesanteur de ce décor crépusculaire avant de raconter le rayon de soleil qui attendait Eugène Saint-Eve à Tambov. Un lieu de désolation où il avait souffert et qu’il avait pourtant nommé une petite oasis !
 
 
Metz se souviendra d'Adrienne Thomas

 
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     Il aura fallu quasiment un siècle pour que le nom d’Adrienne Thomas soit enfin honoré par les Messins. Et pas n'importe où, mais au coeur de la gare, au point le plus passant. Il restera scelllé aux deux bouts d'un long couloir qui eût longtemps pour seule fonction de diriger, vers le centre ville, les milliers de voyageurs qui débarquent des trains chaque jour.
    Le hasard aura voulu que les mêmes foules puissent dorénavant, au bas des escaliers, choisir le sens inverse pour gagner la sortie vers Pompidou. Quelle bonne idée ! Comme si, quelques mois avant la dépose des plaques, la remarquable exposition sur “1917“, avait permis à l'esprit de “Catherine soldat“ de planer jusqu'au chapiteau blanc. Pour nous rappeler que la jeune fille avait, sur le sujet, des choses à dire... Hélas, le fantôme de la jeune aide-soignante, un personnage de roman calqué sur les tristes souvenirs d'une écrivaine, hantait  seulement, depuis 1916, les hautes marquises de la gare, jusqu'à leur destruction.
    Enfin sorti d'un long oubli, le profil de la jeune fille allemande va s'installer dans l’imaginaire messin où seule son “image d' anti-Colette Baudoche“ lui servait jusqu'alors de pâle identité. Cette opposition des deux héroïnes est révélatrice... En fait, la seule différence qui les sépare, c'est que Colette est une affabulation revancharde de Barrès alors que Catherine est le vécu douloureux d'Adrienne Thomas. Mais les deux personnages sont habités d'une même pureté.
 
 
SNCF, Noveant, Terminus Auschwitz…

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    Nous revoici chez Simone Schihin, qui vit aujourd'hui à Scy-Chazelles. Trop tard pour lui reparler durant des heures de sa jeunesse heureuse à Novéant-sur-Moselle. Elle qui aimait tant raconter... Si l'esprit pétille encore dans les yeux de cette dame de 90 ans, la mémoire hélas ne passe plus. Mais au hasard d’une photo, pointée du doigt sur l’album de famille, une lueur revient soudain, comme un wagon sorti brusquement du tunnel…

   En 1940, elle s’appelait encore Simone Lhuillier. C’est avec le regard incrédule d’une jeune fille de 19 ans qu’elle vit les Allemands s’installer à Novéant comme s'ils étaient à nouveau chez eux. Mais elle ignorait alors qu'elle deviendrait, des années plus tard, un des derniers témoins de la cruauté nazie. Aujourd’hui, à part quelques octogénaires et de rares survivants des camps, qui mesure encore pleinement ce que signifia le choc de la défaite chez les Mosellans ? Du jour au lendemain, tout comme le fut Simone, les Novéantais se retrouvaient citoyens de Neuburg in Lothringen, comme au temps de la première annexion. Leur bourg de cheminots  affairés, jusqu’alors ouvert aux quatre vents comme le veut la tradition ferroviaire, se rétrécit brutalement aux dimensions d’un nœud de voies ferrées sinistres, à l’orée d’un portail menaçant vers le Reich.

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De 1941 à 1944, entre la route et la rivière, les habitants de Novéant durent faire comme s'ils ne voyaient pas les convois de déportés pétrifiés par l’angoisse. Alors qu'entre les lattes mal ajustées des wagons, ils distinguaient la pâleur de têtes hagardes, des têtes vers lesquelles une soldatesque agressive interdisait le moindre clin d’œil de compassion. On risquait de se trouver dans un prochain convoi si l’on était pris à répondre à ces regards perdus balayant le sable des quais. Semaine après semaine, les trains s’engouffraient ainsi dans le trou noir de l’après-Novéant, aussi brutalement que l'on disparait, aux fêtes foraines, dans le wagonnet d’un Train fantôme. Hélas, les trains fantômes de Neuburg partaient vraiment vers un Musée des horreurs.. Ils étaient installés dans l’horreur, bien avant d’arriver à Auschwitz...

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MEMOIRE : Les fruits amers d’Oradour

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   Alors que  les sombres images du chaos tourmentaient encore le sommeil des malheureux survivants d’Oradour, cette communauté en désarroi comprit que le temps était venu de redescendre sur terre… En 1946, les familles apprirent en effet, au hasard d'une affiche, qu'une loi d'une effarante maladresse les privait du droit de cultiver leur jardin, autour de leurs anciennes maisons calcinées.

   L’administration voulait sans doute leur faire comprendre qu’elles vivaient depuis 1944 sur un lieu de recueillement national et que leur tragédie ne leur appartenait plus. Comme si elles n’en étaient pas conscientes, suprême injure… Alors que chaque pierre roulant des ruines, chaque taillis au bord du chemin, chaque fruit des vergers survivants, devenait, au simple regard, un fragment de mauvaise mémoire. La moindre pomme oubliée au fond d'un panier pouvait ainsi, au petit matin, replonger un jardinier d’Oradour dans la déprime.

    S’il s’était seulement agi pour l’Etat de sacraliser le périmètre élargi du massacre en recouvrant ses pourtours d’un linceul de gazon, la population aurait pu l’admettre. Mais l’administration des Domaines n’avait pas de ces hauteurs… Devenue par adjudication, la boutiquière assermentée des vergers, elle confirma en 1948 qu’elle se réserverait dorénavant la cueillette et la vente en saison. Bref, on allait brader, lors de froides enchères, les fruits d’Oradour. C’est ainsi que l’Etat Français fit son marché au milieu des ruines.

   Cet épisode assez mal connu blessa profondément les mentalités locales. Il alimenta une bouderie dont l’amertume ne s’est jamais totalement évaporée depuis. La gaffe à propos des jardins n’était en effet que la première, encore symbolique, d’un chapelet d’actes ratés. Elle fut suivie, en 1953, d’un  autre impair, cent fois plus grave, à l’occasion du procès de Bordeaux. Et cette fois, c’est avec la justice que l’Etat fit son marché.
   
   Totalement indignée, la population d’Oradour se referma dans sa coquille, plutôt que de batailler sans fin pour exprimer son ressentiment, un dossier qu’entre parenthèses, elle aurait sans doute eu beaucoup de peine à formuler. Car la représentation mentale qu’elle gardait de sa tragédie, était marquée, elle aussi, par toutes les contradictions de l’époque, dès que l’on touchait à son contexte, c’est à dire la résistance, le pétainisme, les maquis ou la politique. Le seul argument dont les gens d’Oradour se sentaient hélas les seuls propriétaires, c’était leur souffrance. Et c’est sur elle qu’ils se crispèrent.

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ORADOUR. Ce qu’en pensait Agnès Ruth
 

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  Le 3 février 1996, donc une cinquantaine d'années après les événements, Agnès Ruth avait accepté de me raconter l’histoire des Lorich pendant la guerre mondiale. Notre propos était de comprendre le regard que portait sur l'époque, une fillette du pays de Bitche. Car enfin, les funestes années qui vont de 1939 à 45 avaient bouleversé son enfance, occasionné la mort de trois êtres chers et humilié toute sa famille. Agnès avait tout supporté, l’évacuation vers les Charentes, le retour angoissé après la débacle, les pièges de la nazification, l’insultante obligation d’occuper la maison d’un compatriote expulsé, la fin programmée de son père à Dachau et l’assassinat de son oncle et de sa tante à Oradour. Ce qui n'avait pas empêché les siens de se faire, à la Libération autour de Nancy, traiter un moment de collabos par un paquet d'imbéciles. Bref, un concentré saisissant des douleurs mosellanes.

 

   La famille était grande et de bonne souche. Les grands-parents d’Agnès, Nicolas et Anne Lorich, avaient eu six enfants : Jacques était prêtre, Jean  était gendarme, Elisabeth religieuse et Gustave employé de coopérative. Angélique assistait Jacques et Joseph, était militaire.

   Les parents d’Agnès, Gustave et Marie Lorich, habitaient  Hottviller, dans le Bitchertland, la partie la plus excentrée de la Moselle germanophone. Ils avaient deux autres enfants, Georges et Gilbert, plus jeunes que leur sœur.

   L’oncle d’Agnès, Jean Lorich, avait un fils Gérard du même âge qu’elle, au point que les deux cousins étaient très liés. Relancé par leur complicité, le film de cinq années tragiques n'aura cessé de repasser dans leur tête. Leur jeune mémoire de cousin-cousine a cimenté ainsi la cohérence familiale en regroupant des souvenirs pourtant très dispersés.

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ORADOUR. Ce qu'en disait Roger Godfrin
 

godfrin.jpg    Cette interview de Roger Godfrin, que j’ai faite  en 1998, a eu lieu chez lui, à Basse Ham ( près de Thionville). Il avait alors 61 ans et il y a longtemps que tout le monde l’avait oublié. Marié et père de deux enfants il vivait sa retraite avec son épouse, jusqu’à sa mort en 2001. Devenu l’icône désabusée d’un dossier plein d’amertume, il ne parlait qu’à son ménate et s’était montré fort surpris de me voir arriver. Son témoignage extraordinaire apporte un regard d’adulte, désabusé, truculent et non-conformiste sur un évènement mille fois commenté. On est loin des centaines de déclarations à l’eau de rose que la presse de l’immédiat après-guerre avait plus ou moins attribuées à son personnage quasi biblique d’enfant rescapé.  

    “Chacun vit son destin. Moi, je n’avais pas choisi d’être le gosse orphelin de Charly, le petit rouquin rescapé d’Oradour. Je suis né le  4 août 1936 et, depuis que j’ai eu huit ans, j’ai vécu  avec le noir souvenir d’un massacre... C’est comme une peur qui est restée en moi et qui me ronge encore la nuit

   Je repense souvent à ma famille.  Je la reconstitue... C’est que je ne les ai pas connus bien longtemps, les pauvres… Le 18 novembre 1940, lorsque nous avions été expulsés, mon père, Arthur avait 32 ans, ma mère Georgette 27. Quant à mes frères et soeurs... Marie-Jeanne avait 8 ans, Pierrette 6, Claude 10 mois. Ma soeur Josette n’était pas encore née. Tous massacrés. 

   J’ai quelques souvenirs, comme si j’avais vécu dans une autre vie. Avant que nous soyons expulsés de Charly, mon oncle Emile  venait souvent d’Olgy pour voir sa soeur, et il me prenait parfois sur sa grosse moto. Il m’a dit plus tard que j’étais un petit rouquin  dissipé quand j’étais gosse. Un ”vrai petit voyou”.

    Lorsque les Boches sont arrivés avec leurs camions, il a dit à ma mère : “Ecoute Georgette, laisse nous au moins la Pierrette. Mais le Roger, on n’est pas contre, tu peux l’embarquer avec vous”.

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