Gerard enfant de Vigneulles 01

Avec l’aimable autorisation de la Bibliothèque d’Epinal

Peu de Mosellans connaissent l’auteur de ce dessin. Son nom, pourtant, parle aux historiens... Philippe Gérard.

Né en 1467, ce jeune Messin très doué fut  vite célèbre. Il vécut son enfance à Vigneulles, un hameau où l’on faisait du vin jusqu'à cette année 1810 où il fut gobé par Lorry-lès-Metz, pas le vin, bien sûr, mais le hameau.

La mère de notre héros était l'une de ces filles de la campagne qui, dit-on, jusqu'au jour de ses noces, “n'avait point porté de souliers à ses pieds". Le père affichait, par contre, le discret entregent du paysan aisé, ce qui permit au fils d'apprendre à lire chez un curé, à écrire chez un notaire et  à tailler ses crayons comme un chef. Il savait en effet bien écrire ce qu'il avait vu et adorait aussi le dessiner, autant à chaud que de mémoire. Tout le monde ne pouvait pas en dire autant.

Devenu célèbre, il ne profitait pas de bonne image sociale pour mépriser son entourage, comme tant de nantis s'en estiment obligés. Tout porte à croire qu'il aimait les gens. Son seul défaut, si l'on peut dire, était de mal supporter qu'on lui donnât des ordres, une qualité déjà rare au XVe siècle!

Doté  donc d’une plume fouineuse, qu’il avait eu le temps d'affûter durant quarante années d’escapades buissonnières, il prit bien plus tard le nom de Philippe de Vigneulles et continua en  drapier fortuné, tout en devenant une icône de la République messine. Le contraiure d'un notable ordinaire...  Chroniqueur aux aguets de tout ce qui bougeait, il était  incapable de rester une journée dans sa boutique sans faire un tour dans ce Metz qu’il aimait tant. Son œil désabusé mais gorgé d’empathie campait d'un trait bienveillant la vie des gens de son époque.

Tout le monde sait que tout va quand le bâtiment va. Le dessin nous suggère que la construction n'allait pas trop mal à Metz dans les années 1500, alors qu'on s'étripait tout autour. Si notre Gérard vivait de nos jours, il aurait souvent sa photo dans le journal.

L'ennui, c'est que  document précieux, d’une beauté sans fioritures, n'est que naïve jonglerie pour éviter les foudres ecclésiastiques à la fin du Moyen-âge. Ce farceur de Gérard nous a dessiné la manière de se vêtir des artisans sous François 1er, mais s'est probablement senti obligé de nous faire croire qu'il les avait croqués ... en 2046 avant Jésus-Christ !

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Dans la maison du pendu 12

On parlait récemment dans le journal du hangar d’Auschwitz où l’on recyclait le vêtement et les bagages des derniers arrivés. Pas avec la gravité qui s'impose, mais comme s'il s'agissait d'une banalité. Une "devinette" nous apprenait en effet que les anciens déportés chargés du ramassage se considéraient comme des veinards et se nommaient entre eux les "Canadiens".

Leur jargon n'exprimait une autodérision pathétique et leur humour traduisait moins l'espoir de tomber sur un "trésor" que le moyen de refouler la honte à devoir farfouiller dans les loques de leurs copains. Comment voir autrement ces quelques "privilégiés" alors qu'au crépuscule, ils escaladaient la montagne de guenilles encore fraîches que venait de laisser un dernier convoi poussé vers la chambre à gaz? Les "Canadiens" les avaient baptisés "Mexicains" par allusion au niveau de vie des deux pays.

Le rêve un peu honteux de trouver une montre en or dans ce monticule disparate tenait plus de la fascination que du sacrilège. Tout "Canadien" tenaillé par le scrupule devait se consoler en pensant que le "Mexicain" anonyme, dont il venait de sentir la montre cachée sous la doublure, n'aurait pas besoin d'heure au Paradis.

Le commentaire du journal m'avait glacé: "Les détenus convoitaient leur affectation dans le hangar, car ils espéraient y dérober des objets susceptibles d’améliorer leur triste quotidien."

Dérober? Vous avez bien lu. Écrit comme ça, voilà nos "Canadiens" devenus voleurs en plus! Pas la moindre précaution de langage au risque de choquer un survivant. Attention, il en reste... Pas même trois points de suspension pour expliquer au lecteur l'ironie décalée de cette histoire, à moins bien sûr de l'attribuer toute chaude au cerveau provocateur d'un négationniste.

On n’est certes pas des juges et tout journaliste peut blesser son lecteur sans le savoir. Mais pour aborder certains sujets, il faut impérativement trouver les vrais mots. Dans cette histoire, on ne ressent qu'un manque de compassion, une logique sans empathie, une ignorance qui se croit neutre...

Notre vieux savoir-vivre a du souci à se faire car c'est un monde glacé qui se mouline dorénavant dans les réseaux sociaux. Le moindre événement est décanté de toute sa vibration rationnelle. Il devient lisse comme un vieil os. On pleurniche en meute le soir à la télé après avoir, toute la journée, déclamé sa mauvaise humeur au téléphone.

Le recyclage de nos pudeurs est en route alors qu’il existait encore, avant l'arrivée du portable, un code universel qui retenait de parler de corde dans la maison du pendu. Quand le journaliste était assez culotté pour franchir le pas, il devait y aller sur la pointe des pieds.

Les derniers survivants lorrains qui seront tombés sur la "devinette" auront essuyé une larme, eux qui, d’un doigt ému, retrouvent depuis des années au fond de leur armoire le pli rugueux d'un pyjama rayé.

 

 

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Pour gagner Pompidou en 2012, dès le début de l’exposition "1917", les visiteurs arrivés par le train suivirent la flèche dans un long couloir qui n'avait pas de nom... La ville de Metz lui en trouva un très vite: "Passage Adrienne Thomas" et ce fut, de l'avis général, une sacrée bonne idée.

Hélas, en découvrant le musée au sortir de ce tunnel qui traverse les voies, les étrangers à la région ne pouvaient savoir que l'esprit de cette Adrienne voletait depuis une centaine d'années au dessus de la gare. Depuis 1917 justement...

Des Mosellans en voulurent un peu aux organisateurs d'avoir, par deux fois, snobé l'auteur de "Catherine Soldat" quand ils arrivaient à Pompidou avec de beaux projets dans la serviette… Et puis, ils se dirent que ces éminents spécialistes n'étaient pas obligés de savoir que l'esprit d'une jeune fille exceptionnelle avait chatouillé la mémoire introvertie de la gent messine sous les marquises de la gare... du moins jusqu'au jour où les dites marquises furent traitées au marteau piqueur pour empiler nos bagnoles en rangs d'oignon. Ils conclurent, en bons Lorrains, qu'il ne fallait pas trop en demander à des Parisiens qui arrivaient en Moselle avec de vraies compétences et connaissaient les pesanteurs locales.

Cet esprit des lieux, nous n'irons pas jusqu'à dire qu'en 2016, les programmeurs de Pompidou l'aient enfin emprisonné en douceur, comme on attrape un papillon. Ils ont encore oublié de rappeler aux Messins qu'une demoiselle allemande avait commencé le travail en 1915... Mais on ne leur en veut pas. Leur belle expo "Entre deux horizons", programmée jusqu'en en janvier 2017, aura ponctué par ses peintures ce que nous savions de l'univers culturel de la Grande guerre et des années trente, par l'écriture ou la parole.

Pour Adrienne, apparemment, il faudra encore attendre mais l'à-propos de la municipalité messine et le flair de la nouvelle équipe pompidolienne auront donc en partie rattrapé la "gaffe". Comme on n'est pas rancuniers, déjà merci, merci, Pompidou, pour ces images "entre deux mondes". Entre deux espérances, à notre avis.

Grâce au geste d'obligeants Sarrois, l'exposition aura magnifiquement révélé aux Mosellans un tourbillon culturel dont ils ne pouvaient alors pleinement profiter en 1930, vu les cocoricos ambiants.

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Cet article fut rédigé au début de l'année 2016, donc avant le choix "officiel" de "Grand Est" pour baptiser la nouvelle région. On avait pensé à ACA, ALCA, ACLA... tandis qu'un copinage de couloir proposait en catimini une brochette de noms ridicules, comme ACALI, NOUVELLE AUSTRASIE ou ACHLOR... (A vos souhaits!) Nous avions humblement tenté de ramener sur terre ce quarteron d'inspirés. Tout le monde a compris depuis que leur Grand Est était à l'ouest.

"Hors donc, demandions-nous à l'époque, ACA ça sert qu’ils se décarcassent dans les bureaux? On nous avait dessiné un beau rectangle… du lourd, du massicoté, beau comme un Etat du nord-ouest américain... Un seul bémol pourtant avant le baptême: Quel gros QI avait osé affubler la Région d'un nom aussi raplapla qu'ACA? GRAND-EST, ajoutons-nous, aurait quand même une autre allure…

La sociologie des bureaux nous enseigne qu'ils fonctionnent sur le principe des vases communicants avec des gens qui n'ont pas toujours envie de communiquer. Le coupable de l'Acatastrophe ne cherchait qu'un sigle, un truc facile à taper sur l’ordinateur et ils furent nombreux à se creuser la cervelle... On peut même penser que d'autres mots-clés leurs vinrent au bout des lèvres, qu'ils durent longtemps mâchouiller avant de trouver le plus lisse. Pourquoi pas CHAMALO du temps qu'ils y étaient ?

Leur choix n’ayant pas plu, les décideurs firent profil bas... Mais pourquoi diable étaient-ils si pressés? Bien des choses, en effet, allaient encore évoluer avant la fin de 2016 et déjà chacun s'enhardissait dans sa sphère... On négociait partout dans les bureaux. Jamais en retard pour donner de la voix, les journaux alsaciens avaient décidé qu'ACA deviendrait ALCA, une entité qu'ils continuent d'évoquer prudemment, sait-on jamais? Un lecteur m'a même appris que dans la rude moiteur des soirées weinstube, on se tapait sur les cuisses avec ce fameux ACHLOR (Alsace-CHampagne-LORraine) mais jamais devant les enfants.

Alors, ACA, ACLA, ALCA, ACAL ou même ALCALI pour nettoyer les paillassons , on avait le temps de voir à l'inauguration. La Lorraine se sentait comprise sur un point... Elle retrouvait avec ACAL les alérions de son  blason alors qu'on l'avait brutalement déplumée dans le cas d'ACA.

On ne peut que ressentir de la sympathie pour l'inconnu qui proposa au dernier moment CŒUR D'EUROPE. Il n'avait aucune chance avec de tels poètes... Mais savait-on jamais ?

La veine des aménageurs a toujours été de pouvoir faire le contraire de ce qu'ils avaient prévu trente ans plus tôt. Ils savent que demain n'est jamais la veille. Comme disait Coluche à propos du Pouvoir, le plus dur est seulement d'avoir assez de mémoire pour se souvenir de ce qu'il ne faut pas dire...

C'est alors que les Champardennais donnèrent de la voix, c'est ainsi qu'on les appelle. Bienvenue au Club! Leur nom évoque dans l'imaginaire régional un zest de pétillance française dont les laborieuses populations de l'Est ne seraient que modérément dotées. Basses calomnies, évidemment.

Soyons justes. L'émulation Champardennaise pourrait dissiper à terme, dans les mentalités frontalières, tout un magma d'idées reçues dont l'horizon conserve encore la couleur bleue des Vosges. Le changement ne serait pas du luxe.

Hélas, à mesurer depuis la densité des états d'âme au-dessus de Metz, Strasbourg, Chalons, Epinal ou Nancy, on a peu de chances, le jour de l'ouverture, de voir les élus de notre maxi-région faire sauter les bouchons de bon cœur. Dans toutes les têtes, fussent-elles traitées au Dom Perrignon, il va rester des bulles.

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Il aura fallu quasiment un siècle pour que le nom d’Adrienne Thomas soit enfin honoré par les Messins. Et pas n'importe où, mais au coeur de la gare, au point le plus passant. Il restera scellé aux deux bouts d'un long couloir qui eût longtemps pour seule fonction de diriger, vers le centre-ville, les milliers de voyageurs qui débarquent des trains chaque jour.
Le hasard aura voulu que les mêmes foules puissent dorénavant, au bas des escaliers, choisir le sens inverse pour gagner la sortie vers Pompidou. Quelle bonne idée! Comme si, quelques mois avant la dépose des plaques, la remarquable exposition sur "1917", avait permis à l'esprit de "Catherine soldat" de planer jusqu'au chapiteau blanc. Pour nous rappeler que la jeune fille avait, sur le sujet, des choses à dire.
 
Hélas, le fantôme de la jeune aide-soignante, un personnage de roman calqué sur les tristes souvenirs d'une écrivaine, hantait seulement, depuis 1916, les hautes marquises de la gare, jusqu'à leur destruction.

Enfin sorti d'un long oubli, le profil de la jeune fille allemande va s'installer dans l’imaginaire messin où seule son "image d'anti-Colette Baudoche" lui servait jusqu'alors de pâle identité. Cette opposition des deux héroïnes est révélatrice... En fait, la seule différence qui les sépare, c'est que Colette est une affabulation revancharde de Barrès alors que Catherine est le vécu douloureux d'Adrienne Thomas. Mais les deux personnages sont habités d'une même pureté.

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1.__sous_le_titre.jpg Collection particulière

Cette rare photo m'est envoyée par une lectrice. On y voit, devant "l’ancienne gare", un millier de Messins collé comme un essaim d'abeilles au bout d’un terrain vague encombré de chantiers.
 Au fond du document, à gauche, on reconnaît le bâtiment "sortie" du côté sud de la gare de Metz actuelle et plus à droite,  l’ancien Centre de tri du boulevard Lafayette.
Nous sommes le 6 août 1907… Impossible de se tromper. Au milieu des pavés, le photographe en laisse la preuve, de cette encre noire et possessive que laisse le maquignon à la croupe de ses bestiaux. Sauf qu’on n’est pas à la foire, mais au premier jour d’un Congrès eucharistique!
Pourquoi pas? se disent ce matin-là les Messins en ouvrant leurs volets… Un peu de religion ne fait de mal à personne... Voici déjà trente-sept ans que le soleil se lève sur une Moselle allemande, et les annexés ont bien dû s’y faire. Devenus minoritaires chez eux, ils se taisent. Ce qu’ils pensent depuis 1871, le Prussien le subodore mais  les gestes d'humeur sont devenus rares. La mémoire d'avant 1914, depuis longtemps  pleine de bleus, se ferme comme une huitre en société.
Notre photographe s’appelle Franz Idzior. C’est un gaillard de 24 ans, né dans un coin de l’infortunée Pologne, alors rebaptisé Prusse orientale. S’il est devenu messin, c’est qu’il a profité de ses vacances obligatoires, entendez deux années de marche au pas, nourri couché blanchi dans une caserne du Ier régiment d’infanterie, pour découvrir sa ville de garnison par tous les bouts, comme on attaque son petit beurre par les quatre coins.
Très apprécié des militaires, dont il n’a cessé de ressusciter la moustache dans un bac d’hyposulfate, il connaît les conscrits sous toutes les coutures, ce qui lui est d'autant plus facile qu'ils ont toujours le petit doigt sur le pantalon.


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L'ambiance est lourde en ville. Une messe pontificale sera célébrée quatre jours plus tard à la Cathédrale (Collection J.C Berrar).

Le matin du 6 août, Franz ne cesse de balader son trépied autour de "l’ancienne gare". Les plans nous montrent qu’à l’époque, elle dominait un décor en friche. Aucun immeuble ou presque n’était construit dans ce secteur (aujourd'hui l'avenue Schuman, la place Foch et la rue Gambetta).
Mais que voit-il sous son voile noir, notre Franz des manifs paisibles? une foule dolente qui se presse avant à la revue? le instantané moëlleux d’un été? L'enterrement de quelque notable? Que sait-il, notre Izdior, de ce que les gens ont dans la tête?
Il n’est pas, en effet, le maître de sa photo. Le document est fort, mais déjà ne lui appartient plus. Plus tard, retrouvé jauni à l'étal d'un brocanteur, il deviendra la carte postale d'un autre monde. Il emprisonnera des émotions, des représentations ou des idées, certes encore figées dans un geste ou un visage, mais qui deviendront claires en les déchiffrant à la loupe.
Que montrait la photo du 6 août 1907? Rien d’autre qu'un regard banal sur un Congrès dont le propos voulait approfondir l’eucharistie, en enjoignant à tous les catholiques de pratiquer la communion quotidienne.
Que nous dit le document, un bon siècle plus tard, alors que nous savons ce qui s’est passé en 1914? Elle nous enseigne qu’en 1907, il était plus facile aux Messins de communier avec le Ciel qu’avec leur voisin de palier.

 

 
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"J'ai appris par un coup de téléphone l'existence d'un arrière-grand-oncle. A la Belle-Epoque, il était célèbre, mais la fin de sa vie ne fut qu'une longue humiliation."

Manfred Voltmer, globe-trotter allemand souvent sur la brèche, n’est pas le genre d’homme à sautiller de branche en branche pour explorer son arbre généalogique. Il ignorait que la sœur du grand-père de son père était l’épouse de l’architecte Paul-Otto-Karl Tornow, rénovateur inspiré de la cathédrale de Metz… C’est par un coup de téléphone que le destin de cet arrière grand-oncle entra par effraction dans son imaginaire et ne le lâche plus depuis.
On peut comprendre sa fascination. Manfred réside aujourd’hui en Moselle et se sent parfaitement intégré dans la complexité européenne. La douloureuse fin de vie de son ancêtre le replonge soudain dans les eaux compliquées de la première annexion.
Il n’est pas certain en effet que Paul Tornow et Anna-Maria Voltmer jouiraient aujourd’hui d'une pierre tombale comme tout le monde, s’ils n’avaient eu la bonne idée de mourir à Scy-Chazelles… Anna en 1916, et Paul en 1921. Partout ailleurs que dans ce village prédestiné, ils continueraient d’inexister sous deux mètres carrés d’oubli.
Le hasard voulut qu’ils aient choisi en 1894 l’un des plus beaux balcons du Pays messin, étalé aux marches de la ville sur un versant très ensoleillé que le creux de ses rues étroites a cependant protégé du murmure urbain. Les Tornow ne pouvaient prévoir qu’un siècle plus tard, ce terroir devenu schumanien se voudrait le phare symbolique de la construction européenne.
C’est donc au flanc du Saint-Quentin que depuis le 9 mars 2013, les noms des deux époux sont dorénavant gravés sur une pierre très verticale et bien visible. Alors qu’avant, il fallait tomber dessus par hasard. On devait se courber pour déchiffrer, au ras du sol et des fourmis, deux plaques couleur "poilu des tranchées", délavées par la pluie et le grand vent lorrain.

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Le site de Scy-Chazelles a donc redonné aux Tornow leur dignité villageoise. Il les a intronisés comme des enfants du pays en les libérant d’une inexistence horizontale. Leurs fantômes ont marché jusqu’à la Maison de l’Europe et en sont ressortis avec un diplôme de bon Européen sous le bras. Le signe qu’il restait, dans beaucoup de maisons du bourg, une mémoire refoulée du couple en détresse, une souffrance humaine incrustée dans les murs et transmise par deux ou trois générations. Ce reliquat de compassion est une irradiation de l’esprit des lieux.
 
 

 

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Au printemps 2013, les Messins ont appris dans le journal qu’ils étaient des privilégiés: leur ville cachait, tout au fond d’une église d’Outre-Seille, des vitraux signés Jean Cocteau… La nouvelle fit sensation. Trois ans à peine après Pompidou, c’était trop.
Sauf qu’ils dormaient à Metz depuis cinquante ans, les fameux vitraux… On avait d’abord envisagé de les installer sous les voûtes de la Cathédrale jusqu’au moment où le sacristain de service les avait priés d’aller se faire sertir ailleurs. C’était en 1963… Et depuis, à part les historiens d’art qui se croisaient parfois aux archives, personne n’était au courant de leur déménagement à la cloche de bronze.
La seule chance qu’avait dorénavant un Messin de tomber le nez dessus était d’être surpris par un gros orage en passant rue Mazelle et de s’engouffrer en courant sous le portail de l’église Saint-Maximin.
Tout cela n’était guère valorisant pour Cocteau, dont les manières élégantes auraient exigé plus de considération. Fort heureusement pour son image (enfin, si l'on peut dire) le fait de mourir au tout début de son long chantier messin lui donna le temps d’oublier l’affront. Comme tous les esprits sulfureux qui, du Purgatoire, regardent la Terre de loin en attendant la quille, il se souvint que les experts les plus éminents sont bourrés de préjugés qu’ils se repassent en famille. Alors ceux qui n’y connaissent rien, vous pensez…
Cocteau n‘était donc pas pressé… Lui-même n’avait-il pas mis trois ans, durant la guerre, pour écrire son fameux "Leone", un long survol de ses insomnies, lancé comme un drone au ras des toits? Les cent vingt quatrains de son rêve éveillé posaient un regard de chaman sur nos pesanteurs mansardées:

"Voilà comment marchait l’implacable Léone.
Car Léone, en marchant était caméléone.
Elle adoptait, des lieux, la forme, la couleur.
Léone se mouvait sur des pieds de voleur. [...]
 
Elle marchait, Leone, entre les feux éteints.
Ainsi les acteurs grecs marchent sur des patins."

 

Tout s’est passé au fond comme si Cocteau était un peu responsable. Il aurait pu le dire avant, qu’il n’était pas le premier venu! Pour cette fois, Metz ne lui tiendra pas rigueur d’avoir caché son jeu dans les allées du diocèse… Les Messins lui pardonnent.

Mais ils ne sauront jamais si, depuis cinquante ans, il a parfois chaussé les patins et longé incognito les menus trottoirs d’Outre-Seille, à l’heure où le marchand de sable était passé.

Si c’est le cas, il a dû arriver chaque fois jusqu’au 61 de la rue Mazelle avec une sacrée envie de rigoler.


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Auschwitz 12

Nous revoici chez Simone Schihin, qui vit aujourd'hui à Scy-Chazelles. Trop tard pour lui reparler durant des heures de sa jeunesse heureuse à Novéant-sur-Moselle. Elle qui aimait tant raconter... Si l'esprit pétille encore dans les yeux de cette dame de 90 ans, la mémoire hélas ne passe plus. Mais au hasard d’une photo, pointée du doigt sur l’album de famille, une lueur revient soudain, comme un wagon sorti brusquement du tunnel…

En 1940, elle s’appelait encore Simone Lhuillier. C’est avec le regard incrédule d’une jeune fille de 19 ans qu’elle vit les Allemands s’installer à Novéant comme s'ils étaient à nouveau chez eux. Mais elle ignorait alors qu'elle deviendrait, des années plus tard, un des derniers témoins de la cruauté nazie. Aujourd’hui, à part quelques octogénaires et de rares survivants des camps, qui mesure encore pleinement ce que signifia le choc de la défaite chez les Mosellans? Du jour au lendemain, tout comme le fut Simone, les Novéantais se retrouvaient citoyens de Neuburg in Lothringen, comme au temps de la première annexion. Leur bourg de cheminots affairés, jusqu’alors ouvert aux quatre vents comme le veut la tradition ferroviaire, se rétrécit brutalement aux dimensions d’un nœud de voies ferrées sinistres, à l’orée d’un portail menaçant vers le Reich.

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De 1941 à 1944, entre la route et la rivière, les habitants de Novéant durent faire comme s'ils ne voyaient pas les convois de déportés pétrifiés par l’angoisse. Alors qu'entre les lattes mal ajustées des wagons, ils distinguaient la pâleur de têtes hagardes, des têtes vers lesquelles une soldatesque agressive interdisait le moindre clin d’œil de compassion. On risquait de se trouver dans un prochain convoi si l’on était pris à répondre à ces regards perdus balayant le sable des quais. Semaine après semaine, les trains s’engouffraient ainsi dans le trou noir de l’après-Novéant, aussi brutalement que l'on disparait, aux fêtes foraines, dans le wagonnet d’un Train fantôme. Hélas, les trains fantômes de Neuburg partaient vraiment vers un Musée des horreurs. Ils étaient installés dans l’horreur, bien avant d’arriver à Auschwitz...

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Alors que les sombres images du chaos tourmentaient encore le sommeil des malheureux survivants d’Oradour, cette communauté en désarroi comprit que le temps était venu de redescendre sur terre… En 1946, les familles apprirent en effet, au hasard d'une affiche, qu'une loi d'une effarante maladresse les privait du droit de cultiver leur jardin, autour de leurs anciennes maisons calcinées.

L’administration voulait sans doute leur faire comprendre qu’elles vivaient depuis 1944 sur un lieu de recueillement national et que leur tragédie ne leur appartenait plus. Comme si elles n’en étaient pas conscientes, suprême injure… Alors que chaque pierre roulant des ruines, chaque taillis au bord du chemin, chaque fruit des vergers survivants, devenait, au simple regard, un fragment de mauvaise mémoire. La moindre pomme oubliée au fond d'un panier pouvait ainsi, au petit matin, replonger un jardinier d’Oradour dans la déprime.

S’il s’était seulement agi pour l’Etat de sacraliser le périmètre élargi du massacre en recouvrant ses pourtours d’un linceul de gazon, la population aurait pu l’admettre. Mais l’administration des Domaines n’avait pas de ces hauteurs… Devenue par adjudication, la boutiquière assermentée des vergers, elle confirma en 1948 qu’elle se réserverait dorénavant la cueillette et la vente en saison. Bref, on allait brader, lors de froides enchères, les fruits d’Oradour. C’est ainsi que l’Etat Français fit son marché au milieu des ruines.

Cet épisode assez mal connu blessa profondément les mentalités locales. Il alimenta une bouderie dont l’amertume ne s’est jamais totalement évaporée depuis. La gaffe à propos des jardins n’était en effet que la première, encore symbolique, d’un chapelet d’actes ratés. Elle fut suivie, en 1953, d’un autre impair, cent fois plus grave, à l’occasion du procès de Bordeaux. Et cette fois, c’est avec la justice que l’Etat fit son marché.

Totalement indignée, la population d’Oradour se referma dans sa coquille, plutôt que de batailler sans fin pour exprimer son ressentiment, un dossier qu’entre parenthèses, elle aurait sans doute eu beaucoup de peine à formuler. Car la représentation mentale qu’elle gardait de sa tragédie, était marquée, elle aussi, par toutes les contradictions de l’époque, dès que l’on touchait à son contexte, c’est à dire la résistance, le pétainisme, les maquis ou la politique. Le seul argument dont les gens d’Oradour se sentaient hélas les seuls propriétaires, c’était leur souffrance. Et c’est sur elle qu’ils se crispèrent.

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Le 3 février 1996, donc une cinquantaine d'années après les événements, Agnès Ruth avait accepté de me raconter l’histoire des Lorich pendant la guerre mondiale. Notre propos était de comprendre le regard que portait sur l'époque, une fillette du pays de Bitche. Car enfin, les funestes années qui vont de 1939 à 45 avaient bouleversé son enfance, occasionné la mort de trois êtres chers et humilié toute sa famille. Agnès avait tout supporté, l’évacuation vers les Charentes, le retour angoissé après la débacle, les pièges de la nazification, l’insultante obligation d’occuper la maison d’un compatriote expulsé, la fin programmée de son père à Dachau et l’assassinat de son oncle et de sa tante à Oradour. Ce qui n'avait pas empêché les siens de se faire, à la Libération autour de Nancy, traiter un moment de collabos par un paquet d'imbéciles. Bref, un concentré saisissant des douleurs mosellanes.

La famille était grande et de bonne souche. Les grands-parents d’Agnès, Nicolas et Anne Lorich, avaient eu six enfants: Jacques était prêtre, Jean était gendarme, Elisabeth religieuse et Gustave employé de coopérative. Angélique assistait Jacques et Joseph, était militaire.

Les parents d’Agnès, Gustave et Marie Lorich, habitaient Hottviller, dans le Bitchertland, la partie la plus excentrée de la Moselle germanophone. Ils avaient deux autres enfants, Georges et Gilbert, plus jeunes que leur sœur.

L’oncle d’Agnès, Jean Lorich, avait un fils Gérard du même âge qu’elle, au point que les deux cousins étaient très liés. Relancé par leur complicité, le film de cinq années tragiques n'aura cessé de repasser dans leur tête. Leur jeune mémoire de cousin-cousine a cimenté ainsi la cohérence familiale en regroupant des souvenirs pourtant très dispersés.

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godfrin.jpg Cette interview de Roger Godfrin, que j’ai faite en 1998, a eu lieu chez lui, à Basse Ham ( près de Thionville). Il avait alors 61 ans et il y a longtemps que tout le monde l’avait oublié. Marié et père de deux enfants il vivait sa retraite avec son épouse, jusqu’à sa mort en 2001. Devenu l’icône désabusée d’un dossier plein d’amertume, il ne parlait qu’à son ménate et s’était montré fort surpris de me voir arriver. Son témoignage extraordinaire apporte un regard d’adulte, désabusé, truculent et non-conformiste sur un évènement mille fois commenté. On est loin des centaines de déclarations à l’eau de rose que la presse de l’immédiat après-guerre avait plus ou moins attribuées à son personnage quasi biblique d’enfant rescapé.

"Chacun vit son destin. Moi, je n’avais pas choisi d’être le gosse orphelin de Charly, le petit rouquin rescapé d’Oradour. Je suis né le 4 août 1936 et, depuis que j’ai eu huit ans, j’ai vécu avec le noir souvenir d’un massacre... C’est comme une peur qui est restée en moi et qui me ronge encore la nuit

Je repense souvent à ma famille. Je la reconstitue... C’est que je ne les ai pas connus bien longtemps, les pauvres… Le 18 novembre 1940, lorsque nous avions été expulsés, mon père, Arthur avait 32 ans, ma mère Georgette 27. Quant à mes frères et soeurs... Marie-Jeanne avait 8 ans, Pierrette 6, Claude 10 mois. Ma soeur Josette n’était pas encore née. Tous massacrés.

J’ai quelques souvenirs, comme si j’avais vécu dans une autre vie. Avant que nous soyons expulsés de Charly, mon oncle Emile venait souvent d’Olgy pour voir sa soeur, et il me prenait parfois sur sa grosse moto. Il m’a dit plus tard que j’étais un petit rouquin dissipé quand j’étais gosse. Un "vrai petit voyou".

Lorsque les Boches sont arrivés avec leurs camions, il a dit à ma mère: "Ecoute Georgette, laisse nous au moins la Pierrette. Mais le Roger, on n’est pas contre, tu peux l’embarquer avec vous."

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